Août 1920 : le deuxième congrès de l’Internationale communiste

12 Août 2020

Il y a cent ans, le 7 août 1920, le deuxième congrès de l’Internationale communiste s’achevait à Moscou, à un moment où la vague révolutionnaire née en 1917 était à son sommet. Partie des tranchées, de la Somme à l’Ukraine, et des usines, de Berlin à Petrograd, elle avait porté le prolétariat russe au pouvoir en octobre de la même année, déclenché la révolution en Allemagne et en Autriche en novembre 1918, porté brièvement les travailleurs au pouvoir en Bavière et en Hongrie en 1919.

En 1920, alors que l’État ouvrier en Russie avait déjà résisté à trois ans de guerre civile et d’interventions étrangères, la classe ouvrière italienne se lançait dans les occupations d’usines, en Allemagne les travailleurs mettaient en échec un putsch militaire. La guerre de 1914-1918 et les souffrances qu’elle avait fait subir aux peuples avait été la source d’une montée révolutionnaire générale.

En conclusion de son rapport sur « la situation mondiale et les tâches principales de l’Internationale », le premier à l’ordre du jour du congrès, Lénine affirmait : « Si nous nous organisons en une armée unie, rien ne pourra nous empêcher d’accomplir notre tâche, la création d’une république soviétique mondiale. » Il s’agissait pour le congrès de préciser les bases politiques d’une telle armée et de préparer la création dans chaque pays d’un parti communiste, section de l’Internationale.

La révolution d’Octobre et l’instauration d’un pouvoir ouvrier en Russie avaient rallié bien des travailleurs révolutionnaires dans le monde à la cause des bolcheviks. Nombre d’organisations avaient approuvé la proclamation de l’Internationale communiste en mars 1919. Des partis sortis de l’Internationale socialiste, des syndicats ou des minorités dans ces organisations, des groupes nouveaux surgis de la lutte de classe, soutenaient la Révolution russe et l’Internationale qui en était issue. Tous étaient conviés à envoyer des délégués au congrès afin d’adopter un programme réellement communiste et de s’engager dans la construction d’un parti mondial capable de conduire les travailleurs à la victoire. 217 délégués, venus de 37 pays, firent ainsi le voyage à Moscou, dans des circonstances difficiles vu le blocus de fait imposé à la Russie soviétique par les pays impérialistes.

Une partie de ces militants venaient de partis socialistes cherchant leur voie vers la révolution. Des générations de militants ouvriers avaient, avant 1914, construit les puissants partis réunis dans l’Internationale socialiste. À quelques exceptions près, comme les bolcheviks en Russie et les spartakistes en Allemagne, leurs dirigeants étaient honteusement passés du côté de l’ordre bourgeois en août 1914, chaque direction socialiste soutenant sa propre bourgeoisie, votant les crédits de guerre et prenant des responsabilités dans les ministères. Puis, la contestation de la guerre et de l’exploitation commençant à se faire jour parmi les travailleurs, certains dirigeants avaient évolué vers le pacifisme et même soutenu, du bout des lèvres, la Révolution russe.

Mais quelle valeur fallait-il donner à ces ralliements tardifs ? Que valait, par exemple, la foi communiste toute neuve d’un Marcel Cachin, envoyé au congrès comme observateur par le Parti socialiste français ? En 1914, Cachin était pour la guerre et avait servi de commis voyageur à l’état-major les années suivantes, envoyé notamment en visite auprès des dirigeants italiens pour les convaincre d’entrer en guerre. Dans tous les partis socialistes, ou fractions de parti, demandant leur adhésion à l’Internationale communiste, il y avait de tels opportunistes, des vieux routiers de la politique parlementaire capables de suivre l’opinion de leurs électeurs pour garder leurs fauteuils. Pour l’Internationale, il s’agissait de séparer le bon grain, les travailleurs socialistes qui s’orientaient vers la révolution, de l’ivraie, les carriéristes susceptibles de trahir à tout moment.

D’autres délégués représentaient les courants syndicalistes révolutionnaires, c’est-à-dire précisément les militants que le parlementarisme et le réformisme de l’Internationale socialiste avaient conduits à refuser en bloc la lutte pour le pouvoir politique et même la notion de parti. La CNT anarcho-syndicaliste espagnole, les IWW, syndicat révolutionnaire militant des USA, le mouvement des délégués d’ateliers surgi en Angleterre pendant la guerre et le courant syndicaliste révolutionnaire de la CGT française étaient représentés à Moscou. Il restait à les convaincre de la nécessité de se regrouper en partis révolutionnaires centralisés, capables de prendre le pouvoir en s’appuyant sur l’ensemble du prolétariat organisé en soviets et de l’exercer sans faiblir. Lénine et Trotsky ne ménagèrent pas leurs efforts pour gagner au communisme les courants syndicalistes révolutionnaires.

De leur côté, alors qu’écla­taient les insurrections ouvrières et les combats armés, les dirigeants des partis socialistes et des syndicats domestiqués prenaient fait et cause pour l’ordre bourgeois. En Allemagne, ils étaient directement responsables de l’écrasement des insurrections de 1919 et de l’assassinat des dirigeants communistes. L’état d’esprit révolutionnaire d’une partie des travailleurs d’un côté, les positions ouvertement contre-révolutionnaires des bonzes socialistes de l’autre, poussaient une fraction des militants à sauter les étapes. Refusant de travailler dans les syndicats existants, de participer aux élections, de « faire des compromis », selon leur expression, ils en venaient à ne pas tenir compte de l’état d’esprit de la grande masse du prolétariat. Cette tendance, existant dans tous les pays à des degrés divers, représentait en 1920 près de la moitié des ouvriers communistes allemands et se faisait entendre dans l’Internationale. Lénine avait consacré sa brochure La maladie infantile du communisme à combattre, fraternellement mais fermement, de telles idées « gauchistes ». Chaque délégué au congrès en avait reçu un exemplaire, avec les projets de programme et l’ouvrage de Trotsky, Terrorisme et communisme, qui était à la fois une réplique aux socialistes de gouvernement et une présentation du pouvoir des soviets.

Le programme politique et les conceptions organisationnelles des communistes, synthétisés dans des textes dont une grande partie furent rédigés par Lénine ou Trotsky, furent approuvés par le congrès. Celui-ci vota aussi les 21 conditions d’adhésion à l’Internationale qui les résumaient de façon lapidaire et étaient censées écarter les carriéristes aussi bien que les gauchistes. Dans les années suivantes, l’Internationale allait continuer à combattre pour devenir l’instrument nécessaire au prolétariat. Mais cela allait s’avérer de plus en plus difficile dans un contexte de reflux de la vague révolutionnaire. Bientôt allaient émerger en URSS les bureaucrates de Staline, et des carriéristes d’un nouveau genre dans les partis communistes des autres pays.

Un siècle après, la crise d’une économie capitaliste à bout de souffle annonce une période d’affrontements sociaux. La question du parti mondial de la révolution prolétarienne est plus que jamais posée.

Paul GALOIS