Algérie : forte mobilisation contre le vote

11 Décembre 2019

Le 6 décembre, pour le dernier vendredi de mobilisation avant le scrutin présidentiel du 12 décembre, des foules immenses ont sillonné les grandes villes d’Algérie pour rejeter l’élection voulue par le chef de l’armée, Gaïd Salah.

Elle apparaît comme une tentative de régénérer le « système politique », dirigé par une caste d’officiers. En effet, en coulisse ou sur le devant de la scène, c’est bien l’armée et son état-major qui dirigent le pays, depuis l’indépendance en 1962. Les manifestants étaient donc nombreux à crier « Les généraux à la poubelle ! », « État civil et pas militaire ! » Ils refusent une élection imposée par le chef de l’armée et organisée par d’anciens ministres de Bouteflika, avec comme candidats cinq hommes dont quatre ont été ministres ou même Premiers ministres de celui-ci. « Non au vote ! » « Pas de marche arrière, on ne va pas s’arrêter ! », ces slogans ont été repris dans tous les cortèges.

La campagne électorale a été fortement perturbée par les protestations quotidiennes. Les meetings des candidats ont été désertés, ceux-ci ont été interpellés, protégés par des cordons de policiers, les affiches des panneaux électoraux ont systématiquement été arrachées. Dans certaines localités, des habitants ont muré les bureaux de vote des mairies pour empêcher qu’ils puissent fonctionner.

La colère est alimentée par un pouvoir qui fait preuve de mépris et impose sa censure dans les médias audiovisuels. Gaïd Salah a ainsi annoncé que « la participation serait massive et le 12 décembre serait une fête électorale », menaçant tous ceux qui voudraient l’entraver. Suite à une résolution adoptée par le Parlement européen le 28 novembre concernant les libertés en Algérie, le pouvoir s’est déchaîné contre le Hirak, le mouvement, qui selon lui serait manipulé par des forces étrangères en vue de déstabiliser le pays. Le ministre de l’Intérieur n’a pas hésité à traiter les manifestants de « traîtres, pervers et homosexuels »! Le pouvoir a aussi tenté d’organiser des contre-manifestations, restées très limitées, contre « l’ingérence étrangère » et pour soutenir l’élection présidentielle. Tous ces dénigrements, manœuvres et provocations n’entament pas la détermination du Hirak.

En dépit de la censure, de la multiplication des arrestations, des menaces et des intimidations, la mobilisation s’est accentuée avec l’appel à la grève générale lancé sur les réseaux sociaux à partir du 8 décembre. Dans de nombreux campus, les étudiants ont renoué avec les assemblées générales et la grève. Le 10 décembre, rejoints par de nombreux citoyens, ils étaient plus nombreux encore à manifester comme chaque mardi. Dans le centre du pays, en particulier en Kabylie, il semble que la grève générale soit particulièrement suivie : les rideaux des commerçants sont restés baissés, les transports étaient à l’arrêt ainsi que certaines entreprises publiques.

Les manifestants s’étaient donné rendez-vous à Alger le 11 décembre, veille du scrutin mais aussi date anniversaire symbolique. En effet la jeunesse des quartiers populaires avait manifesté par milliers pour l’indépendance du pays, le 11 décembre 1960 à Alger.

Quelle sera l’ampleur de l’abstention ? Quel candidat sera élu ? Quoi qu’il en soit, tout indique que la mobilisation ne s’arrêtera pas. Cette mascarade électorale a pour fonction de fournir une façade civile à des officiers au service d’un système qui protège les intérêts des classes dominantes dont ils font partie. Le mouvement populaire, qui est entré dans son dixième mois, réclame avec force que « le système dégage » et une « nouvelle indépendance ». Pour les travailleurs et les classes populaires, cela signifie ne plus être méprisés, avoir des droits, ne plus voir la jeunesse mourir en tentant de traverser la Méditerranée, pouvoir se soigner, se loger et vivre dignement.

Face à des classes dominantes qui s’apprêtent à aggraver leurs conditions de vie, les travailleurs devront s’organiser pour mettre en avant leurs propres intérêts de classe. Eux seuls peuvent offrir à l’ensemble des couches populaires une véritable perspective de sortie du « système ».

Leïla Wahda