Hôpitaux publics : journée de lutte du 14 novembre

20 Novembre 2019

De mémoire d’hospitalier, une manifestation semblable à celle du jeudi 14 novembre à Paris ne s’était pas vue depuis le mouvement des infirmières de 1988. Le cortège, long de plus de deux kilomètres et bien serré, frappait par son dynamisme, sa jeunesse et la détermination de ses milliers de participants.

Sur le fond du mouvement des urgences, qui dure depuis le mois d’avril et est animé par un Collectif inter-urgences (CIU), des médecins, autour du professeur Grimaldi, ont créé un Collectif inter-hôpitaux (CIH). Leur intention était de prendre le relais des Urgences et de montrer que les principaux problèmes étaient communs à l’ensemble des hôpitaux. D’où les revendications principales mises en avant : arrêt des fermetures de lits, embauche de personnel et augmentation générale des salaires de 300 euros, afin de rendre les emplois hospitaliers plus attractifs.

La pétition lancée par ce Collectif a recueilli plus de 200 000 signatures. Il a déclenché une grève du codage des actes médicaux, visant à attaquer les directions au porte-monnaie. Les praticiens hospitaliers arrêtent la facturation des soins qu’ils pratiquent. Ils considèrent que la tarification à l’activité (T2A) ne doit pas être appliquée dans le service public. Ils ont aussi décrété un arrêt des réunions administratives.

Et, surtout, leur appel à la journée de mobilisation du 14 novembre a réussi au-delà de tout espoir.

Le succès de cette journée est d’autant plus net que peu de médecins se sont adressés directement au reste du personnel. Et, dans un grand nombre de cas, les syndicats pas davantage. Au départ hostiles au CIU ou au CIH, qui leur contestaient la mainmise sur les éventuels mouvements hospitaliers, ils ont mis longtemps à appeler à la manifestation. Ils ne l’ont pas fait partout et ils ont déployé peu d’ardeur : peu de diffusions, peu de passages dans les services, peu d’assemblées générales.

Les réseaux sociaux ont certes joué un certain rôle dans la mobilisation. Cela dit, malgré WhatsApp et autres, des services entiers sont restés à l’écart de la mobilisation. Pourtant, la vague a été assez forte pour entraîner une masse de soignants.

Dans ce flot, tout le monde était au coude-à-coude, et telle est l’une des caractéristiques majeures du mouvement. De nombreuses catégories étaient représentées, ambulanciers, radios, kinés, infirmières (dont beaucoup de spécialisées), aides-soignantes, etc. Les cadres infirmiers étaient en nombre. Et surtout les médecins formaient au moins la moitié du cortège parisien. Chefs de service, attachés, internes et externes marchaient au milieu des autres, ce qui n’est vraiment pas fréquent. Ainsi, sur les 900 manifestants de la Salpêtrière, entre la moitié et les deux tiers étaient des médecins ou de futurs médecins.

Dans de nombreux services, les médecins avaient annulé ou réduit leur programme médical ou opératoire, contribuant par là au succès du mouvement. En conséquence, ce 14 novembre, il y a eu parfois plus de monde d’un hôpital dans la rue que dans l’établissement lui-même.

Cette unité des soignants est une différence de taille avec le mouvement de 1988. Les soignants ne manifestent pas pour la reconnaissance d’une catégorie ou d’une autre. Ils se révoltent contre l’état catastrophique des établissements de santé, ravagés par la financiarisation croissante instaurée par les gouvernements successifs. Le directeur d’un des Départements médico-universitaires, nouvelle forme des regroupements de services, a ainsi déclaré : « On me présente des plans mirifiques sur quatre ans, et je n’ai rien pour assurer les soins aujourd’hui ; il manque du monde, des moyens partout, plus personne n’arrive à travailler correctement. »

Cela n’a pas pour autant donné une physionomie triste au cortège. Tous ceux qui en ont fait partie ont été satisfaits d’exprimer ce qu’ils ont sur le cœur. Nul doute que nombre d’entre eux sont prêts à recommencer, et peut-être à aller plus loin.

Le soir du 14 novembre, lors d’une assemblée générale, le CIH, répondant à ce sentiment, a appelé à une nouvelle journée le 30. L’annonce de cette mobilisation a sans doute été aussi un moyen supplémentaire de faire pression sur Macron, avant ses annonces du mercredi 20.

En revanche, le CIH a refusé de s’associer à la grève interprofessionnelle du 5 décembre, disant, par la bouche de son fondateur, André Grimaldi, n’avoir de légitimité que pour la défense de l’hôpital public, et reconnaissant cependant le droit des soignants à participer individuellement, ou avec des CIH locaux, à la manifestation du 5 décembre.

Mais de nombreux soignants ne se sont pas rangés à cette opinion. Comme l’a dit l’un d’entre eux, la dégradation des conditions de travail est identique partout, à la SNCF, à la RATP, dans les usines ou les hôpitaux. Un autre a déclaré que la vraie crainte du gouvernement est que tout s’enflamme le 5 décembre, et qu’il faut justifier cette crainte.

Évidemment, ce sont ces derniers qui voient juste. D’ici le 5 décembre, leur nombre peut augmenter et entraîner le secteur de la santé dans le mouvement général dont les travailleurs dans leur ensemble ont besoin.

Correspondant LO