États-Unis : il y a 160 ans, John Brown, insurgé contre l’esclavage

20 Novembre 2019

En octobre 1859, John Brown, accompagné de 21 autres combattants contre l’esclavage, Blancs et Noirs, dont trois de ses fils, prit d’assaut l’arsenal fédéral de Harper’s Ferry, dans l’espoir de déclencher une révolte générale des esclaves. Cela n’eut pas lieu, mais cette tentative alarma les propriétaires d’esclaves, conscients de danser sur un volcan, et déclencha une répression mobilisant conjointement l’armée américaine et les milices de l’État esclavagiste de Virginie.

« Devant dieu, depuis ce jour, je consacre ma vie à la destruction de l’esclavage », avait déclaré publiquement John Brown en 1837, au lendemain de l’assassinat d’un journaliste abolitionniste par des esclavagistes voulant détruire les presses de son journal.

Au milieu du 19e siècle, l’emprise sur l’État fédéral des grands propriétaires terriens du Sud, dont la fortune était basée sur l’exploitation des esclaves, s’affermissait de plus en plus. De leur point de vue, c’était une nécessité car, à l’époque de la révolution industrielle, et bien que l’industrie textile en plein essor réclamât toujours plus de coton et donc fût un facteur de l’extension de l’esclavage, leur mode d’exploitation du travail humain était chaque jour plus anachronique et laissait le Sud des États-Unis à la traîne du Nord capitaliste, où les progrès techniques transformaient rapidement l’économie.

Les plus gros planteurs, enrichis scandaleusement au prix des souffrances de millions d’Africains et de leurs descendants, étaient prêts à tout pour défendre leurs privilèges de classe. Ils terrorisaient les esclaves, et faisaient peser leur dictature sur les Blancs pauvres du Sud.

Face à eux, le courant abolitionniste recrutait, surtout dans les États du Nord, des hommes et des femmes indignés du pouvoir croissant des esclavagistes à Washington. Parmi d’autres exemples marquants, ils étaient révoltés qu’en 1850 une loi ait obligé les autorités des États libres – ayant aboli l’esclavage sur leur territoire – à pourchasser les esclaves en fuite et les remettre à leur propriétaire, comme s’ils étaient une marchandise volée ; ou qu’en 1857 la Cour suprême ait considéré que les descendants d’Africains, même les Noirs libres, n’étaient pas des citoyens américains mais des « propriétés » ne pouvant se prévaloir d’aucune des libertés reconnues par la Constitution.

Durant plusieurs décennies, John Brown fut l’un de ces abolitionnistes aidant les esclaves en fuite en les faisant passer clandestinement vers le Canada – c’était le réseau militant surnommé le « chemin de fer clandestin » – leur offrant l’abri de maisons sûres et des guides pour passer les fleuves et les frontières des États sans être repérés par les autorités. Il organisa aussi une école pour enfants noirs et blancs. Ces initiatives recevaient le soutien financier de quelques capitalistes, désireux de s’opposer à l’extension de l’esclavage, à une époque où la grande majorité de la bourgeoisie industrielle du Nord le tolérait, au nom d’un partage du pouvoir avec les riches planteurs du Sud.

La loi de 1854 permettant à l’esclavage de s’étendre au nord du parallèle 36°30’, alors que le « compromis du Missouri » datant de 1820 le prohibait, fit prendre à quatre des fils de John Brown la décision d’aller au Kansas et de s’y battre pour en chasser l’esclavage. Il les rejoignit avec une cargaison de fusils Sharp cachés dans des caisses étiquetées « Bibles ». Là, comme capitaine d’une compagnie, il prit une part active à la guerre civile qui eut lieu dans ce territoire en 1855 et 1856, et y perdit un fils. Les bandes esclavagistes y introduisaient des esclaves et chassaient par la force les fermiers libres venus coloniser le Kansas depuis la Nouvelle-Angleterre. John Brown et sa troupe tuèrent autant d’esclavagistes qu’ils purent, son nom commença à être connu au-delà des cercles abolitionnistes. Cette lutte aboutit à ce qu’en 1861 le Kansas intègre l’Union en tant qu’État libre.

En 1858-1859, John Brown attaqua une plantation au Missouri et convoya quasi ouvertement les onze esclaves ainsi libérés vers le Canada, faisant fi de la récompense de 3 000 dollars que le gouvernement offrit pour son arrestation. Puis il prépara son raid sur Harper’s Ferry en Virginie. En attaquant l’arsenal dans la nuit du 16 au 17 octobre 1859, John Brown pensait que les esclaves des environs le rejoindraient et qu’il pourrait créer une zone fortifiée qui serait un territoire libre, premier pas vers l’insurrection contre l’esclavage.

Deux jours plus tard, dix de ses hommes étaient tombés sous les balles des soldats commandés par le colonel Lee, qui allait être plus tard le principal général sudiste. John Brown fut jugé pour trahison et pendu le 2 décembre. Huit de ses compagnons connurent le même sort.

Dans sa très grande majorité, la bourgeoisie du Nord ne fit rien pour aider ou sauver John Brown. Elle laissa l’armée le vaincre, les esclavagistes le juger et le pendre. Son nouveau Parti républicain, qui allait porter Lincoln à la présidence l’année suivante, ne voulait pas ouvrir les hostilités, pourtant inévitables, avec les propriétaires d’esclaves. Même les journaux abolitionnistes se désolidarisèrent de John Brown, laissant croire à un coup de folie.

Pourtant, en 1861, les esclavagistes imposèrent au pays la guerre de Sécession, que les Américains appellent bien plus justement la Guerre civile. Ensuite, pour la gagner, Lincoln et la bourgeoisie se résolurent à partir de 1862 à appliquer le programme des abolitionnistes les plus radicaux, avec la mobilisation armée générale contre les propriétaires d’esclaves et la libération immédiate des esclaves.

Bien des soldats du Nord allèrent victorieusement au combat avec aux lèvres le chant de marche John Brown’s Body, rendant hommage à ce révolutionnaire.

Lucien DÉTROIT