Le premier pas sur la Lune d’une société qui piétine

17 Juillet 2019

« Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité », cette phrase prononcée par Neil Armstrong, le premier à avoir posé le pied sur la Lune le 21 juillet 1969, exprimait le sentiment de tous ceux qui ont suivi en direct le premier alunissage. 50 ans plus tard, cet exploit reste un symbole. Il souligne les formidables capacités scientifiques et techniques auxquelles est parvenue l’humanité, en même temps que les tares, non résolues, de la société au sein de laquelle il a été réalisé.

Permettre à des hommes de parcourir les 380 000 kilomètres qui séparent la Terre de la Lune, de se poser en douceur sur ce satellite naturel dépourvu d’oxygène, puis d’en repartir pour rentrer sains et saufs sur Terre, est une prouesse. Pour envoyer quelques hommes sur la Lune, il a fallu la longue collaboration de quelque 400 000 personnes : des astronautes et des pilotes intrépides ; des ingénieurs et des scientifiques maîtrisant les lois de la physique et inventant de nouvelles techniques ; des milliers d’ouvriers et de techniciens mettant en œuvre des moyens de production complexes, fruits du développement industriel du monde entier. Pour propulser Armstrong, Aldrin et Collins vers la Lune, il a fallu bien d’autres « figures de l’ombre », comme ces femmes noires de l’Amérique ségrégationniste des années 1950 et 1960, calculatrices hors pair.

Lors d’un discours en 1961, Kennedy, alors président des États-Unis, avait fait de la Lune un objectif impératif « avant la fin de la décennie ». Il s’agissait de rattraper puis de battre l’Union soviétique qui avait plusieurs longueurs d’avance dans la conquête spatiale. En octobre 1957, la mise en orbite de Spoutnik, le tout premier satellite artificiel, avait permis à Khrouchtchev, le dirigeant de l’URSS d’alors, de clamer : « Les spoutniks prouvent que le socialisme a gagné la compétition entre les pays socialistes et capitalistes »… En avril 1961, avec la mise en orbite de Youri Gagarine, premier homme dans l’espace, les dirigeants soviétiques enfonçaient le clou. Quant à y voir une démonstration de la supériorité du socialisme, c’était oublier que pour réussir ses exploits spatiaux, l’Union soviétique, coupée de l’économie mondiale, devait y consacrer une part importante de ses ressources industrielles, au détriment d’autres secteurs vitaux pour la population, comme les biens de consommation ou l’agriculture.

Reste que ces victoires successives montraient les capacités d’une économie planifiée, sans concurrence entre entreprises mues par le profit. Le programme spatial américain se heurtait, justement, à la concurrence entre les grandes firmes du secteur aéronautique et entre les différentes branches de l’armée.

En juillet 1958, pour mettre un terme à cette rivalité désastreuse, le gouvernement américain créa de toute pièce la Nasa, une agence publique chargée de coordonner, avec des moyens considérables, le programme spatial américain. En dix ans, elle allait mobiliser les moyens, les compétences et les énergies nécessaires pour que les États-Unis rattrapent leur retard. En Amérique aussi, la planification l’emportait donc sur l’économie de marché ! Comme dans presque toute l’histoire du capitalisme, il fallait l’intervention de l’État pour réaliser des investissements majeurs. Les États-Unis n’ayant cependant rien de socialiste, la Nasa allait sous-traiter, sous sa tutelle, la production de tous les éléments du programme spatial. Les 25 milliards de dollars du programme Apollo (environ 150 milliards de dollars actuels) allaient faire le bonheur d’une myriade d’entreprises privées.

Comme tous les organismes publics dans tous les pays du monde, la Nasa allait ainsi servir de vache à lait aux capitalistes. Le dernier en date est Elon Musk, propriétaire de Space X, qui a obtenu en 2008 un contrat substantiel pour ravitailler la station spatiale internationale ISS. Profitant à fond de l’expérience accumulée de la Nasa, il s’apprête à transformer l’espace en Luna Park pour les riches privilégiés qui pourront payer leur ticket quelques dizaines de millions de dollars. Il peut ainsi dilapider de façon révoltante le travail collectif de l’humanité pour amuser quelques richards dans une société qui manque de médicaments ou de logements.

La Nasa est un organisme civil aux activités pacifiques qui ont, malgré tout, de multiples retombées positives sur la vie quotidienne, du GPS aux prévisions météo. Mais le programme spatial américain n’en a pas moins toujours été étroitement surveillé par les militaires. Si Kennedy voulait arriver sur la Lune avant l’Union soviétique, ce n’était pas seulement pour le prestige. Comme le déclarait un sénateur américain en 1957 : « Si vous êtes en mesure d’accomplir le lancement du Spoutnik, cela veut dire que vous pouvez lancer une bombe thermonucléaire très facilement. » L’enjeu des programmes spatiaux a toujours été celui du contrôle de l’espace par les grandes puissances. Depuis Kennedy, tous les présidents américains ont consacré des centaines de milliards de dollars à la « guerre des étoiles ». Trump a créé une force de l’espace, spécialisée dans l’utilisation de missiles pour la destruction des satellites russes ou chinois. Il se prépare à faire de l’espace un des champs de bataille des guerres à venir.

C’est une autre raison qui vient refroidir l’enthousiasme suscité par le premier pas de l’homme sur la Lune et les prouesses spatiales qui ont suivi. La compétence humaine et les moyens techniques accumulés sont gaspillés par une organisation sociale qui maintient la propriété privée des moyens de production, la concurrence et la guerre entre les firmes et les États qui défendent leurs intérêts. Renverser cet ordre social est le plus urgent des « grands pas pour l’humanité » qui restent à accomplir.

Xavier LACHAU