Juin 1989 : le massacre de la place Tiananmen

05 Juin 2019

Il y a trente ans, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, Deng Xiaoping, dirigeant de l’État chinois, envoyait l’armée dégager la place Tiananmen occupée depuis la mi-avril par 100 000 étudiants. Ce massacre mettait un terme à deux mois de contestation politique pour réclamer la « cinquième modernisation », c’est-à-dire la démocratie et le multipartisme.

Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, avait engagé la Chine depuis une dizaine d’années dans une politique d’ouverture économique vers le marché capitaliste. Zones économiques spéciales pour attirer les industriels occidentaux, encouragement à l’enrichissement individuel, émergence de capitalistes chinois sous l’égide de l’État : la libéralisation économique accélérait la différenciation sociale entre une poignée de nouveaux riches et l’immensité des pauvres.

Elle alimentait corruption, spéculation et inflation. Ces réformes dites des « quatre modernisations » se faisaient sous la férule du Parti communiste chinois (PCC), sans la moindre libéralisation politique. Si le PCC avait réussi en 1949, sous la main de fer de Mao et en encadrant les masses paysannes révoltées, à réunifier la Chine pillée par les puissances impérialistes, il n’avait de communiste que le nom et était avant tout un parti nationaliste.

Les réformes de Deng ne faisaient pas l’unanimité au sein du PCC. Certains dirigeants craignaient qu’elles ne provoquent des révoltes sociales et déstabilisent le pays. Deng naviguait entre les courants. Concession aux conservateurs, il avait limogé en 1987 Hu Yaobang, le Premier ministre réformateur.

Le décès de celui-ci, en avril 1989, déclencha la révolte étudiante. Les étudiants de Pékin réclamaient la poursuite des réformes, mais surtout le multipartisme et la démocratie. Leurs professeurs réclamaient des augmentations de salaire.

Le 21 avril, 100 000 étudiants s’installaient sur l’immense place Tiananmen à Pékin, rapidement bloquée par la police. Sur cette place, dans les universités, dans des lycées, à Pékin et dans d’autres villes, d’immenses dazibao avec des slogans hostiles à Deng fleurirent, en même temps que les manifestations se développaient.

Si la révolte touchait peu les ouvriers, encore moins les paysans, elle était populaire. Cette même année 1989, l’Union soviétique et le bloc de l’Est étaient ébranlés par la perestroïka de Gorbatchev. Cela encourageait la révolte en Chine. La visite historique de Gorbatchev à Pékin, à la mi-mai, avec sa nuée de journalistes, lui donna une visibilité internationale.

Un massacre qui a profité aux capitalistes occidentaux

Après plusieurs semaines d’hésitations, Deng Xiaoping décida d’envoyer l’armée contre les étudiants en grève de la faim sur la place Tiananmen. Jugeant les troupes stationnées près de Pékin peu sûres, il mobilisa 22 régiments pour encercler la capitale. Dans les pays occidentaux, ce massacre a marqué les esprits, avec les chars écrasant les étudiants. L’image d’un homme bloquant à lui seul une colonne de chars a fait le tour du monde. Si le régime a reconnu 600 morts, la Croix-Rouge chinoise les estime à 2 500.

Si les dirigeants des grandes puissances ont fustigé, un peu, la méthode utilisée, le massacre n’a pas ralenti les échanges économiques avec la Chine. La stabilité politique dans les trente années qui ont suivi Tiananmen, l’absence de contestation sociale apparente malgré l’exploitation des ouvriers, expliquent largement pourquoi la Chine est devenue l’atelier des grands groupes occidentaux.

C’est ce que le général Wei Fenghe, ministre de la Défense chinois, a reconnu à Singapour. Se demandant, faussement naïf, pourquoi le monde reprochait à la Chine de « ne pas avoir géré correctement l’événement », il concluait : « Grâce aux mesures prises à l’époque (…) la Chine a joui de stabilité et de développement . » C’est cyniquement vrai.

Aucune dictature n’empêchera durablement la révolte

En Chine, le régime a tout fait pour faire disparaître la révolte de 1989 de la conscience collective. Les survivants du massacre, quand ils n’ont pas pu fuir à l’étranger, ont été condamnés à de longues peines de prison. Ceux qui tentent d’entretenir cette mémoire, ex-détenus, familles des victimes ou opposants, sont traqués. Liu Xiaobo, l’un des leaders de 1989, prix Nobel de la paix en 2010, est mort en prison en 2017. La répression et le contrôle de la population semblent s’être accentués sous Xi Jinping.

Cela fait dire aujourd’hui aux commentateurs qu’aucune révolte n’est désormais possible en Chine. D’autres, comme le journaliste de France Inter Pierre Haski, expliquent doctement que les Chinois « ont renoncé aux libertés » en échange « d’une amélioration de leur niveau de vie ». Quel mépris ! Du côté des intellectuels, si nombre d’étudiants de 1989 sont devenus des cadres du régime, d’autres, avocats, historiens, journalistes, s’engagent malgré les risques aux côtés des migrants de l’intérieur ou des minorités persécutées. Quant aux travailleurs, qui se comptent par centaines de millions en Chine, ils se battent, ne serait-ce que localement, pour toucher leur salaire, contre des fermetures d’usine ou les magouilles d’un directeur. C’est précisément parce qu’ils représentent une force collective immense que le régime et ses complices occidentaux craignent leur révolte potentielle. Malgré la dictature, l’exploitation et la crise du capitalisme finiront par la provoquer.

Xavier LACHAU