Grande-Bretagne : après la démission de May

05 Juin 2019

En annonçant sa démission de la direction du Parti conservateur à compter du 7 juin, Theresa May n’a pas surpris grand monde. D’abord parce que cela faisait déjà un mois que May s’était engagée à se retirer. Mais surtout parce que tout laissait penser qu’une fois publiés, les résultats des élections européennes, tenues le 23 mai en Grande-Bretagne, ne lui laisseraient pas d’autre choix.

En effet, avec tout juste 9 % des suffrages exprimés, le parti au pouvoir est arrivé en cinquième position dans ces élections. Jamais aucun des deux protagonistes du bipartisme britannique n’était tombé aussi bas dans un scrutin national !

Que s’est-il donc passé ? S’agit-il simplement d’un raz-de-marée des partisans du Brexit ? Il est vrai que le Brexit Party, le nouveau parti souverainiste créé par Nigel Farage, l’ancienne figure de proue de la campagne pour le Brexit lors du référendum de 2016, est arrivé en première position. Et le fait est que, à peine créé, ce Brexit Party a réussi le tour de force d’obtenir 31,6 % des suffrages, soit 5,25 millions de voix.

Mais, loin d’être un fait nouveau, il s’agit de la poursuite d’un phénomène amorcé lors des dernières élections européennes, en 2014. À l’époque, UKIP, un autre parti souverainiste dirigé par Nigel Farage, était arrivé en première position avec 28,5 % des suffrages, sur la base d’une revendication unique : le Brexit. C’était même le score de UKIP qui, à l’époque, avait semé la terreur dans les rangs des députés conservateurs. Craignant pour leur avenir politique, nombre de ces députés avaient repris le Brexit à leur compte. Et le Premier ministre d’alors, David Cameron, avait tenté d’apaiser ces surenchères en organisant le référendum de 2016.

Aujourd’hui, c’est donc le Brexit Party qui a remplacé UKIP, désormais trop discrédité par une longue série de scandales, en se posant en champion de la démocratie pour réclamer la mise en application sans délai du référendum de 2016.

Mais la mobilisation des partisans du Brexit doit être relativisée. D’abord parce que, bien qu’excédé par trois années de prétendues négociations au cours desquelles May a passé le plus clair de son temps à négocier avec les factions rivales de son propre parti, l’électorat ne s’est pas mobilisé pour exprimer ce mécontentement : à 36,9 %, la participation électorale à cette élection n’a augmenté que de 1,5 % par rapport à 2014, alors qu’elle avait atteint 72 % lors du référendum de 2016.

Mais surtout, il faut ajouter que les candidats favorables à un Brexit dur n’ont pas été seuls à prendre des voix aux deux grands partis. Si le gros des voix perdues par le Parti conservateur par rapport à 2014 est allé au Brexit Party, le Parti travailliste a vu son attitude ambiguë sur le Brexit sanctionnée par une hémorragie de voix en direction des Verts et, surtout, des libéraux-démocrates qui sont arrivés en deuxième position, avec 20,3 % des voix. En fait, au total, les listes favorables à un deuxième référendum destiné à inverser le processus du Brexit ont remporté 6,7 millions de voix, alors que les listes favorables à un Brexit dur n’ont remporté que 5,8 millions de voix, ce qui reflète sans doute assez bien la désillusion croissante engendrée par le chaos du Brexit.

Pour l’instant, la scène politique n’en reste pas moins dominée par le nationalisme et la démagogie xénophobe qui accompagnent le processus du Brexit depuis ses débuts. À deux exceptions près, la douzaine de candidats à la succession de May se disent prêts à aller jusqu’à un Brexit dur, qui verrait le pays quitter l’UE sans accord d’aucune sorte. Et le succès du Brexit Party les pousse à faire de la surenchère sur ce terrain pour se gagner les faveurs des adhérents conservateurs, qui sont en majorité partisans d’une sortie rapide de l’UE, à n’importe quel prix.

Une fois élu, le successeur de May devra sans doute composer avec les exigences d’une bourgeoisie qui ne veut pas d’un Brexit chaotique. Nul ne peut dire si cela sera suffisant pour arrêter les surenchères qui marquent le processus du Brexit depuis trois ans, et les risques de fuite en avant qui en découlent.

François ROULEAU