Novembre 1918 : la contagion de la révolution en Alsace-Moselle

28 Novembre 2018

Depuis 1870 et jusqu’à la fin de la guerre 1914-1918, l’Alsace et une partie de la Lorraine (qui correspond aujourd’hui au département de la Moselle) faisaient partie de l’Empire allemand. 380 000 Alsaciens-Lorrains avaient été incorporés à ce titre dans l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, dont 16 000 dans la marine. La révolution de 1918 vit l’Allemagne se couvrir de conseils d’ouvriers et de soldats, inspirés de la révolution russe.

En Alsace-Moselle, la révolution commença fin octobre 1918 lorsque les marins allemands de Kiel, sur la mer Baltique, se mutinèrent contre les officiers qui voulaient les envoyer se battre « pour l’honneur » contre la marine britannique. En rentrant chez eux, ils furent à l’initiative de la création des conseils de soldats, inspirés des soviets russes, dans un contexte de décomposition de l’armée allemande et d’écroulement de l’Empire. En Alsace-­Lorraine, le plus connu de ces conseils fut celui de Strasbourg, où le drapeau rouge flotta sur la cathédrale.

À Metz, ce fut l’arrivée de cinq marins, dans un train venant de Kiel, qui provoqua la constitution d’un conseil de soldats, le 8 novembre. Dès le lendemain, ce conseil appela à une assemblée générale des ouvriers de la ville et un conseil des ouvriers et soldats se constitua. Ses premières mesures furent la fin de la censure, le rappel des expulsés, la libération des soldats détenus, l’organisation du retour des soldats qui se démobilisaient, le ravitaillement des troupes, l’autorisation de la langue française et le maintien de l’ordre contre les pillages.

Dans les vallées industrielles de la Moselle sidérurgique ou dans le bassin houiller, la situation fut un peu différente. Des grèves avaient éclaté en 1916 et 1917 pour l’augmentation des salaires et des rations de pain et de viande dans le bassin houiller ou à Hayange. Elles avaient chaque fois été suivies de répression contre les meneurs. Outre la dictature militaire de plus en plus pesante, la misère, la faim étaient le lot des travailleurs.

Un peu partout, l’existence de ces conseils fut assez éphémère, alors que l’armée française se dépêchait de prendre position en Alsace-Lorraine, désormais rattachée à la France. Cependant, dans les entreprises où des conseils s’étaient installés, des grèves avec occupation se poursuivaient.

Les nouvelles autorités françaises, elles, voyaient dans ces conseils une menace révolutionnaire. Le 28 novembre, le commissaire de la République proclama l’annulation des hausses de salaire obtenues par les grévistes, le retour aux conditions de paye et de travail de septembre 1918 ainsi que la dissolution des conseils. Le général Lecomte, s’adressant au général Fayolle, lui demanda « d’occuper de façon définitive et permanente la région minière et industrielle ». Dans chaque usine, un délégué militaire disposant des pleins pouvoirs fut nommé, qui entreprit de dissoudre les conseils et de dénoncer tous les accords imposés par les travailleurs.

Dans un courrier aux autorités françaises, François de Wendel, patron de la firme côté français, donnait les noms des dirigeants des conseils à arrêter dans ses usines installées dans la région depuis 1870, donc sous l’autorité allemande, en demandant instamment l’envoi de gendarmes et de troupes.

La frontière créée par l’annexion de l’Alsace-­Lorraine en 1870 n’en était pas une pour les de Wendel, qui avaient des usines des deux côtés et s’attendaient à ce que les autorités les protègent de leurs ouvriers, qu’elles siègent à Berlin ou à Paris. À l’issue de la guerre, la famille s’enrichit encore considérablement avec les réquisitions d’entreprises ayant appartenu à des Allemands.

Contre les brigands capitalistes, les révolutionnaires avaient une autre perspective. Comme le déclara l’un des marins révoltés de la Baltique, originaire de Thionville : « Le but final n’est pas de choisir entre être Français ou Allemand, mais l’œuvre civilisatrice, la fraternisation des travailleurs. »

Étienne HOURDIN