Arabie saoudite : “notre ami le prince” élimine un opposant

17 Octobre 2018

La disparition et la probable élimination à Istanbul d’un journaliste saoudien par les services secrets de Riyad provoque l’embarras des dirigeants occidentaux, alliés du royaume et fournisseurs d’armes de ce client privilégié.

Le journaliste Jamal Khashoggi était exilé aux États-Unis depuis un an et collaborait au quotidien Washington Post. Il avait critiqué la politique du prince Mohammed Ben Salman, actuel dirigeant de l’Arabie saoudite, la répression menée contre les opposants et les militants pour les droits des femmes et la guerre écrasant la population yéménite. Cherchant à se donner l’image d’un moderniste, le nouveau monarque au pouvoir depuis juin 2017 n’a pas rompu pour autant avec les méthodes répressives combattant toute liberté d’expression. À l’annonce, quelques mois après sa prise de poste, de la démission forcée du Premier ministre libanais Saad Hariri retenu à Riyad, s’est ajoutée la détention au Ritz-Carlton de dizaines de personnalités saoudiennes proches du pouvoir, accusées de corruption. Le ton était donné et la purge au sein des hautes sphères a duré trois mois. Au moment même où le prince accordait enfin aux Saoudiennes le droit de conduire, il faisait arrêter des militantes et militants des droits des femmes.

L’autocratie saoudienne ne joue pas que de ses gigantesques richesses pétrolières. Pour asseoir son pouvoir dans la région, elle continue de mener, depuis plus de trois ans, une guerre meurtrière à la population yéménite. Sous le prétexte de soutenir le gouvernement de ce pays face aux « rebelles » Houtis, l’aviation de Riyad a déjà tué 10 000 personnes. Les commandes d’armes et d’équipements militaires modernes et coûteux sont à la hauteur des ambitions bellicistes du régime et les fournisseurs, capitalistes occidentaux très introduits auprès de leurs gouvernements respectifs, n’entendent pas renoncer à ces rentrées.

L’élimination de Khashoggi et surtout son retentissement viennent introduire un gros grain de sable dans le fonctionnement bien huilé des réceptions officielles à Washington, Paris ou Berlin. Trump a dû émettre quelques tweets grondeurs pour critiquer son allié, décidément même pas capable d’éliminer ses opposants en silence. Mais il s’est ensuite souvenu que les « 110 milliards de dollars d’équipements militaires » commandés par le pouvoir saoudien « pourraient être dépensés en Russie ou en Chine ». Quant à Macron, malgré l’allusion lancée depuis Erevan à « des faits graves, très graves », il n’a nullement évoqué une rupture des relations commerciales avec un royaume qui a fait rentrer en dix ans près de 12 milliards d’euros dans les caisses des marchands d’armes tricolores. Foin de ces intérêts économiques, a d’ailleurs précisé le président, il s’agit d’un « partenariat de confiance avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis », et « d’intérêts communs dans la région ».

Un peu plus de sang sur les mains de leur allié « stratégique », comme ils disent, ne va tout de même pas gâcher une fructueuse relation entre semeurs de mort !

Viviane LAFONT