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L'économie capitaliste mondiale en 2006
29 octobre 2006
Texte approuvé par 97 % des délégués présents au congrès.
La conjoncture économique n'a pas beaucoup changé depuis l'année dernière, ni dans la réalité ni dans la façon dont elle est présentée par les dirigeants politiques de la bourgeoisie et ses économistes.
Cette année, c'est l'économiste en chef du FMI, Raghuram Raja, qui se félicite que «le monde connaît la période d'expansion (...) la plus forte depuis le début des années soixante-dix» (Les Echos, 15 et 16 septembre 2006).
Ce qu'ils appellent «la croissance mondiale» serait tiré par les dépenses des ménages américains et la part croissante de la Chine dans le commerce mondial ainsi que par ses placements d'argent aux États-Unis.
Tout au plus, certains commentateurs mettent-ils un bémol à leur optimisme en soulignant que les dépenses de consommation américaine -celles en l'occurrence de la vaste petite bourgeoisie- sont, depuis plusieurs années, basées sur le crédit facile et donc sur l'endettement des particuliers. Les crédits abondants consentis par les banques sont, de leur côté, garantis par les cautions hypothécaires, c'est-à-dire par la valorisation largement spéculative des prix de l'immobilier. Seulement, voilà : la bulle spéculative de l'immobilier est sans doute en train de se dégonfler.
«L'atterrissage en douceur» espéré par les commentateurs exprime leur souhait que l'arrêt de la montée des prix de l'immobilier, voire leur recul, ne soit pas trop brutal et qu'il ne se traduise pas par une incapacité de rembourser les crédits entraînant une crise bancaire.
A la surprise des économistes de la bourgeoisie, même la montée des prix du pétrole, quasi continue jusqu'à l'été 2006 où ils ont commencé à reculer, n'a pas compromis la croissance des profits. Il faut croire que, si la hausse des prix du pétrole s'est traduite par des prélèvements supplémentaires sur les coûts des entreprises, ces prélèvements ont été compensés, et au-delà, par un accroissement de l'exploitation des travailleurs.
Ainsi, l'économie mondiale est toujours dans ce cycle dit de croissance commencé en 2002, dont on peut dire, comme l'an passé, que la croissance est essentiellement celle des profits, sans une augmentation significative des forces productives, où l'accroissement de la production pour des marchés en expansion -liés principalement à l'informatique et à la téléphonie mobile ou, encore, l'industrie du luxe-ne compense pas le déclin dans des secteurs plus anciens. D'où les usines qui ferment et un chômage massif.
Rappelons cependant que le cycle précédent où la croissance était de même nature s'est terminé par la crise boursière de 2001-2002 et, en particulier, la chute des actions de la prétendue nouvelle économie.
Au-delà de ses manifestations diverses -crise monétaire, crise pétrolière, crise boursière, crise de production-, la longue période de stagnation ou de progrès poussif de la production qui caractérise l'économie capitaliste depuis le début des années soixante-dix a eu pour origine le mouvement de baisse du taux de profit, annoncé depuis le milieu des années soixante, expression de la crise de l'économie capitaliste. Comme toutes les crises de l'économie capitaliste, cette crise s'est traduite par une baisse des investissements, par des licenciements et des fermetures d'entreprises, faisant s'envoler le nombre des chômeurs, par le blocage des salaires.
Les politiques d'austérité engagées alors par tous les gouvernements à l'échelle du monde étaient destinées à aider la classe capitaliste à rétablir le taux de profit en enlevant, progressivement ou brutalement, tous les obstacles légaux susceptibles de freiner l'exploitation. Les politiques d'austérité avaient également pour objectif de consacrer une part croissante du budget de l'État à aider la classe capitaliste, quitte à réduire tous les postes du budget finançant autre chose, les services publics notamment.
A partir, disons, des premières années quatre-vingt, le taux de profit s'est mis à augmenter de nouveau, pour atteindre et dépasser, vers la fin des années quatre-vingt-dix, le taux de profit d'avant la crise.
Dans le capitalisme plus ou moins concurrentiel, le rétablissement du taux de profit finit par entraîner un regain des investissements productifs, la création d'emplois, donc la diminution du chômage et une nouvelle période de croissance de la production elle-même - jusqu'à la crise suivante.
Rien de tel depuis une bonne trentaine d'années. Plusieurs fluctuations cycliques se sont succédé, mais aucune n'a débouché sur une reprise déterminante des investissements et le chômage est resté à un niveau élevé dans tous les pays impérialistes.
Ce n'est pas un mécanisme économique impersonnel qui a conduit au rétablissement du taux de profit, mais l'offensive conjointe du patronat et des États. Les attaques ont été multiformes, ont varié au fil du temps et, dans une certaine mesure, en fonction de la situation de chacun des pays. Pour des raisons évidentes - leur puissance économique et le rôle du dollar dans l'économie mondiale - les États-Unis peuvent, dans une certaine mesure, rejeter certaines conséquences de la crise sur les pays impérialistes moins puissants et s'en sortir mieux. Les pays impérialistes dans leur ensemble ont rejeté, sous des formes diverses, certaines conséquences de leur propre crise sur des pays sous-développés. Ce qu'a fait, par exemple, la France en dévaluant le franc CFA, ce qui s'est aussitôt traduit par une dégradation brutale pour les classes populaires dans les pays africains, anciennes colonies, et par une amélioration de la position concurrentielle des entreprises françaises implantées en Afrique.
Ce qui représente, cependant, une constante dans cette évolution, c'est l'abaissement continu de la part des salaires par rapport aux revenus du capital, aussi bien en raison de la baisse des salaires réels qu'en raison de la réduction du nombre de salariés du fait du chômage.
La bourgeoisie a mis à profit partout le rapport de forces qui lui était favorable en raison des conséquences du chômage croissant sur le moral de la classe ouvrière et en raison de la trahison des partis qui avaient une influence politique dans la classe ouvrière et qui ont, tous, cautionné cette évolution, partis staliniens compris.
Il est utile de rappeler l'inflexion de l'attitude de la bourgeoisie et de son État face à la crise intervenue au début des années quatre-vingt, entre une première phase marquée par des investissements de l'État destinés à suppléer les investissements privés et des aides aux capitalistes financées par la planche à billets, et donc une forte inflation, et une deuxième phase où l'inflation a été dans une large mesure, sinon jugulée, du moins atténuée. Cette inflexion n'a pas atténué la guerre du grand capital contre les classes populaires. Elle a cependant considérablement renforcé la domination du capital financier par rapport au capital industriel.
L'emballement inflationniste de la première phase de la crise, s'il avait pour la classe capitaliste l'avantage de réduire le pouvoir d'achat des salaires, avait aussi l'inconvénient de miner le taux d'intérêt réel, celui que rapporte un capital placé, une fois déduit le taux de l'inflation. Cet aspect était préjudiciable aux activités financières, sans même parler des problèmes posés au commerce international par les rythmes différents de l'inflation dans les différents pays et par les variations du taux de change que cela pouvait entraîner.
Remplacer le recours à la planche à billets par des emprunts auprès du système financier pour combler le déficit du budget offrit à la classe capitaliste des possibilité accrues de placer son argent -qu'elle ne pouvait ni ne voulait investir dans l'activité productive-en bons du Trésor ou dans l'un ou l'autre des multiples titres qui représentaient une fraction de la dette de l'État ou des collectivités locales.
Il s'en est suivi, au bas mot depuis vingt ans, l'accroissement incessant de l'endettement des États, de tous les États, à commencer par le plus puissant d'entre eux, les États-Unis. Une fois mis en place, le système fonctionne tout seul : le service de la dette absorbe une part croissante des recettes des États, ces derniers étant obligés d'emprunter de nouveau pour faire face à leurs échéances. Les différents titres représentant les dettes publiques nourrissent en permanence les marchés financiers.
La dérégulation et le décloisonnement, c'est-à-dire la suppression de toute délimitation légale entre les fonctions respectives des banques, des compagnies d'assurance et des entreprises industrielles ou commerciales, font que toutes les entreprises ont accès au marché financier, peuvent y prêter ou emprunter de l'argent, acheter ou vendre des bons du Trésor et des titres financiers divers.
De nouveaux organes financiers sont apparus ou ont connu un développement fulgurant : fonds d'investissement, fonds de pension, fonds spéculatifs, etc., spécialisés dans l'intervention sur les marchés financiers pour y réaliser des profits financiers qui semblent déconnectés de tout lien avec l'activité productive.
Cette évolution a engendré la financiarisation de l'ensemble de l'économie, dont nous avons amplement parlé dans le passé, et la position dominante acquise par le capital financier par rapport au capital industriel. Il s'agit certes de deux expressions d'un même capital, mais leurs fonctions sont différentes, avec des conséquences majeures sur le fonctionnement de l'ensemble de l'économie. La phase actuelle dite de croissance se déroule sur la base de ces évolutions antérieures. Elle ne diffère des phases précédentes, en particulier de celle qui s'est achevée par la crise boursière de 2001-2002, que par le fait que les capitaux accumulés sont plus grands encore et que leurs placements et déplacements d'une région de la planète à une autre, en fonction de la profitabilité même à très court terme, sont plus faciles encore grâce à un réseau financier qui enserre le monde avec des instruments de spéculation dont le nombre ne cesse de croître.
Sur le fond, la domination du capital financier sur le capital industriel est aussi vieille que l'impérialisme. Lénine le soulignait déjà dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme : «Le propre du capitalisme, en règle générale, est de séparer la propriété du capital et son application dans l'industrie ; de séparer le capital-argent et le capital industriel ou productif ; de séparer le rentier ne vivant que du revenu qu'il tire du capital-argent, et l'industriel, ainsi que tous ceux qui participent directement à la gestion des capitaux. L'impérialisme ou la domination du capital financier est ce degré suprême du capitalisme, quand cette séparation atteint des proportions formidables. La suprématie du capital financier sur toutes les autres formes du capital signifie l'hégémonie du rentier et de l'oligarchie financière, la situation à part pour un petit nombre d'États financièrement "puissants" parmi tous les autres. »
Dans un rapport au titre significatif : « Le comportement d’investissement des entreprises est-il normal ? », le Bulletin de la Banque de France, datant d’août 2006, se réjouit du fait qu’« en pourcentage du produit intérieur brut, les profits des entreprises sont à leur plus haut niveau depuis des décennies. Cette situation est à la fois le reflet de la vigueur du cycle économique actuel et le résultat du processus de restructuration engagé depuis 2001. »
La publication bancaire, qui ne se soucie nullement de ce que ces restructurations représentent en licenciements et en sacrifices de toute sorte pour les salariés, ajoute : « Cette évolution en elle-même est normale et saine. » Un banquier n’a certes aucune raison de parler autrement ! Le Bulletin souligne cependant « un déséquilibre mondial » qu’il considère « le plus important de tous » : il s’agit de l’écart qui sépare, dans les pays du G7 – le groupe des pays industriels les plus puissants – l’épargne des entre prises privées de leurs investissements productifs, et de souligner qu’« en 2005, le secteur des entreprises a été globalement prêteur net pour un montant total de 1 300 milliards de dollars vis-à-vis des autres secteurs de l’économie. Cette situation sans précédent apparaît paradoxale et lourde de conséquences. »
En effet, alors que, dans une économie vraiment en croissance, les entreprises sont plu tôt emprunteuses de l’argent que drainent vers elles les banques afin de l’investir dans l’activité productive, dans l’économie actuelle c’est l’inverse qui se passe. Les entreprises accumulent des liquidités considérables que, faute de vouloir et pouvoir investir en conséquence, elles mettent à la disposition du système financier.
Le même Bulletin de la Banque de France constate, certes, un redémarrage des investissements au premier trimestre 2006 qui, écrit-il, peut apparaître impressionnant pour les États-Unis ou pour le Japon, mais il ajoute que cela s’explique par le niveau très bas au départ et que, rapporté au produit intérieur brut total, « le ratio d’investissements se situe à son plus bas niveau depuis des dizaines d’années dans l’ensemble des pays du G7. »
Et il commente, avec ce sens de l’euphémisme qui caractérise le monde feutré de la banque, qu’« il est possible que le comportement des entreprises puisse provenir, au moins en partie, d’une très forte aversion au risque en ce qui concerne les nouveaux investissements ». Certes…
La majeure partie du profit dégagé par les entreprises est redistribuée aux actionnaires sous forme de dividendes ou sous forme de rachat par les entreprises de leurs propres actions afin d’augmenter le bénéfice distribué par action. Aux États-Unis par exemple, « près de la moi tié des pro fits ont été utilisés pour des rachats d’actions depuis le début de 2005 (contre 10 % dans les années soixante-dix) » (Alternatives économiques – septembre 2006).
Le Monde Économie, du 26 sep tembre 2006, soulignant le même fait ajoute que « les rachats d’actions ne se sont pas substitués aux versements de dividendes, les entreprises procédant à ces deux types d’opérations étant généralement les mêmes : en France, Total est à la fois la société qui verse le plus de dividendes et rachète le plus ses actions. » Fait significatif, en effet, car Total est l’entreprise française dont les profits sont les plus élevés depuis plusieurs années, mais elle est aussi parmi celles qui investissent très peu.
D’où la progression du montant des grandes fortunes à un taux supérieur même à celui des profits des entreprises. D’où l’augmentation du nombre de milliardaires en dollars sur la planète : 476 en 2003 ; 582 en 2004 ; 691 en 2005. En deux ans, leur fortune nette cumulée a bondi de 1 400 à 2 200 milliards. C’est plus que le produit intérieur brut de la France. D’où aussi la croissance, de l’ordre de 20 %, de la production de luxe – véhicules haut de gamme, yachts, avions privés, bijouterie ou faïencerie de luxe, etc. – tirée par l’un des rares marchés de consommation en expansion réelle.
Le cycle précédent, qui avait abouti à la crise boursière de 2001-2002, avait déjà été marqué par la part importante de leurs profits accumulés que les entreprises avaient consacrée à des « fusions-acquisitions », opération consistant pour une entreprise à racheter une autre entreprise – souvent sa concurrente – afin de mettre la main sur des usines, des réseaux de distribution et de clients déjà existants et, surtout, sur la part de plus-value dégagée par les travailleurs de l’entreprise rachetée. Après avoir augmenté à l’époque au point de rerésenter à la fin des années quatre-vingt-dix plus des trois quarts des flux d’investissements directs à l’étranger, le mouvement a été stoppé par la crise boursière de 2001-2002. Il reprend de puis deux ou trois ans à une échelle supérieure.
Il faut rappeler ici que le vocabulaire même des économistes de la bourgeoisie est biaisé et que les données qu’il recouvre masquent la réalité plus qu’elles ne l’éclairent. Ce qu’ils ap pellent « investissements directs à l’étranger » (IDE) signifie seulement qu'un possesseur de capitaux a pris plus de 10 % des actions d’une entreprise à l’étranger. L’entreprise en question peut donc être – et c’est le cas le plus sou vent – une entreprise déjà exis tante, sans que « l’investisseur » investisse quoi que ce soit, à part le droit de peser sur les décisions de l’entreprise et, bien sûr, de prélever sa part dans le profit.
Bien que les statistiques portant sur les « investissements directs à l’étranger » incluent également les véritables investisseents – c’est-à-dire la création de nouvelles usines –, ce sont les fusions et acquisitions transfrontières qui en constituent le cœur et la grande majorité. Or, pour reprendre la formulation du Monde Économie (10 octobre 2006) : « Les flux mondiaux d’investissements directs étrangers (IDE) ont explosé au cours des vingt dernières années, passant de 40 milliards de dollars au début des années quatre-vingt, à 900 milliards de dollars en 2005. »
Dans ces rachats d’entreprises, il y a une part spéculative. Mais cette spéculation-là, contrairement à celle qui se porte sur n’importe quoi, des tableaux de maître aux grands crus – et qui, au demeurant, continue, ô combien ! –, a un fondement rationnel. En effet, si les spéculations permettent à l’heureux gagnant d’une opération de « puiser » dans la plus-value globale, cette plus-value elle-même est produite dans les entreprises productives. Lorsque les marchés sont stagnants, ou en tout cas en extension lente, la meilleure façon de doubler, tripler son profit, c’est de mettre la main sur une part de marché déjà existante.
La lutte entre grands trusts pour se racheter les uns les autres ne se traduit pas par une augmentation de la force productive ni de la richesse sociale, mais par une concentration plus grande.
Même pas nécessairement une concentration plus grande de la production elle-même, ce qui pourrait représenter parfois une certaine rationalisation, mais par une concentration financière. Pour ne citer que cet exemple, qui a marqué par son originalité, qu’était la percée du capitaliste d’origine indienne Mittal sur le secteur de l’acier : Mittal n’a pas bâti sa fortune en construisant de nouvelles aciéries. Il l’a fait en commençant par racheter à bas prix des aciéries obsolètes mises à l’encan dans des pays pauvres (Trinidad et Tobago) et dans l’ex-URSS (Kazakhstan). Après les avoir restructurées au prix de licenciements, il s’est retrouvé à la tête de capitaux suffisamment importants pour étendre sa zone de chasse, se spécialisant dans le rachat d’entreprises en difficulté, un peu par tout où l’occasion se présentait, de l’Algérie à l’Allemagne, de la République tchèque aux États-Unis. Devenu n° 1 de l’acier grâce à cette politique de rachats, il a pu mettre la main sur son principal concurrent Arcelor à la suite de la bataille boursière que l’on sait.
Si les investissements des grands groupes stagnent dans leurs propres pays, et plus généralement, dans les pays impérialistes, c’est en direction des pays que la phraséologie officielle nomme « pays émergents » qu’il y a un certain flux d’investissements réels.
Pour ce qui concerne le trust français de l’automobile Peugeot-Citroën, par exemple, s’il n’investit en Europe occidentale que ce qui est strictement nécessaire, pour le renouvellement des modèles notamment, s’il désinvestit même, lors qu’il ferme son unique usine en Grande-Bretagne, il a procédé à des investissements réels en Eu rope de l’Est, en construisant successivement une nouvelle usine à Kolin, en République tchèque, en collaboration avec Toyota, puis cette fois seul, à Trnava en Slovaquie. À préciser que c’est l’État de ce pays pauvre qu’est la Slovaquie qui a pris en charge plus du tiers de l’investissement, sans parler des travaux de viabilisation, de la cons truction de routes, etc.
Contrairement à des slogans récurrents, il s’agit moins pour PSA de profiter d’une main-d’œuvre bon marché – quoique les salaires en Slovaquie soient effectivement trois à quatre fois moins élevés qu’en Europe occidentale –, que d’avoir accès au marché automobile encore en développement de la partie orientale de l’Europe.
De manière générale, c’est l’accès aux grands marchés de consomma tion qui constitue la motivation principale des trusts qui opèrent à l’échelle internationale. À l’époque des barrières douanières élevées, l’implantation sur place était le moyen traditionnel de contourner les barrières protectionnistes. Cette raison ainsi que la proximité d’un marché et de ses habitudes de meurent aujourd’hui encore essentielles, d’autant que les barrières douanières ont été souvent remplacées par des formes plus subtiles de protectionnisme.
Mais ces investissements réels ne concernent qu’un nombre très limité de pays pauvres. Dans certains cas, le développement du marché local peut venir de pays qui, tout en étant des pays pauvres, ont déjà une industrie relativement développée, avec des demandes venant de ces industries (le Brésil ou le Mexique, par exemple) ou, encore, les pays de l’Est européen. Dans le cas d’un pays comme la Chine, la perspective d’un développement du marché local vient de l’aggravation brutale de la différenciation des classes et du développement de la classe privilégiée locale qui, même si elle est minoritaire par rapport à l’ensemble du pays, représente un débouché plus important que bien des pays impérialistes.
À ce propos, évoquer l’avenir qu’on pré sente comme catastrophique d’une Chine où le nombre de voitures serait aussi élevé en proportion qu’en Occident impérialiste, avec la consommation de pétrole, d’acier, etc., que cela implique, est tout à fait stupide. Le développement en Chine n’est pas celui de l’ensemble du pays. C’est l’enrichissement d’une minorité qui représente entre 5 % et 10 % de la population, au détriment de l’écrasante majorité de la population. Cette minorité elle-même est fortement différenciée entre ceux qui accèdent à des revenus équivalents à ceux de la petite bourgeoise occidentale et la petite minorité de la minorité à la richesse aussi élevée qu’ostentatoire.
On prétend souvent que la Chine, en détenant sous forme de dollars et, surtout, de bons du Trésor de l’État américain, un montant tel que cela finance 20 % du déficit américain, tient les États-Unis entre ses mains. Il y a certes, dans les relations financières entre les deux États, un aspect « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Mais ces quelque 900 milliards de dollars obtenus par la surexploitation de la classe ouvrière chinoise, notamment de ces dizaines de millions de migrants intérieurs, ex-paysans chassés des terres, sans droit et sans recours, qui sont déposés par la Chine dans les banques américaines, ce sont 900 milliards qui ne sont pas invesis dans l’économie chinoise, ne sont pas investis pour construire des routes, des infrastructures, et surtout pas pour améliorer la situation de la population. En fin de compte, ils servent sur tout à financer la consommation à crédit de la petite bourgeoisie américaine.
Au-delà même de l’exemple de la Chine, il est à la mode, dans la presse à la recherche de sensationnel, de brandir les sommes croissantes des réserves, en dollars ou en bons du Trésor, d’un certain nombre de pays pauvres. Huit pays d’Asie orientale, la Chine, bien sûr, mais aussi, entre autres, la Corée du sud, Singapour, la Malaisie ou l’Indonésie ont plus que doublé leurs réserves en dollars en quatre ans.
Mais le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, pourtant ex-vice président de la Banque mondiale, ex-conseiller économique du président des États-Unis, constate que ces milliards de dollars déposés servent de vecteurs à des prélèvements considérables sur ces pays de la part des systèmes bancaires des pays impérialistes : « Le coût réel de ces réserves pour les pays en développement dépasse les 300 milliards de dollars par an. C’est considérable ».
C’est une des conséquences les plus désastreuses du fonctionnement de l’économie mondiale que ces sommes considérables, en effet, venant des pays pauvres ne servent pas au développement de l’économie de ceux-ci, et encore moins à améliorer la situation de leurs populations, mais viennent alimenter encore le système financier mondial.
L’existence d’énormes excédents de capitaux et la difficulté de les placer de façon rentable pour ceux qui les possèdent n’est pas un problème nouveau. Il est même un des aspects qui sont à l’origine du stade impérialiste du capitalisme. Lénine constatait : « Au seuil du 20e siècle, on voit se constituer un autre genre de monopoles : tout d’abord des associations monopolistes capitalistes dans tous les pays à capitalisme évolué ; ensuite la situation de monopole de quelques pays très riches, dans lesquels l’accumulation des capitaux atteint d’immenses proportions. Il se produit un énorme “excédent de capitaux” dans les pays avancés. Certes, si le capitalisme pouvait développer l’agriculture, qui aujourd’hui retarde partout énormément sur l’industrie, s’il pouvait élever le niveau de vie des masses de la population, qui partout, en dépit d’un progrès technique vertigineux, demeure à un niveau de sous-alimentation et d’indigence, il ne pourrait même être question d’excédent de capitaux. Les critiques petits-bourgeois du capitalisme servent à tout propos cet “argument”. Mais alors le capitalisme ne serait pas le capitalisme, car l’inégalité de son développement et la sous-alimentation des masses sont les conditions et prémisses essentielles, inévitables, de ce mode de production. Tant que le capitalisme reste le capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné – car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes –, mais à augmenter ces profits par l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays arriérés. »
Il n’y a rien à retirer à ces lignes, pas même ce qui est dit des « critiques petits-bourgeois du capitalisme » dont l’étiquette est changeante suivant l’époque, mais qui, en en restant à « l’annulation des dettes du tiers-monde », à « la suppression du FMI » ou du moins de ses diktats, en sont toujours à vouloir limer les griffes du capitalisme par refus, surtout, d’avoir pour perspective sa destruction.
On pourrait tout au plus actualiser le constat de Lénine en ajoutant que, au début du 20e siècle, les exportations de capitaux dans les pays arriérés avaient plus tendance à se traduire par des investissements productifs qu’actuellement. Oh, ils ont toujours été effectués en fonction des besoins des métropoles impérialistes. Ils ont surtout contribué à l’intégration des pays arriérés dans le système impérialiste mondial en position de subordonnés.
Mais il en reste, même en Afrique, au moins quelques infrastructures, ne serait-ce que quelques routes, quelques voies de chemin de fer, des ports ou des canaux construits sous la domination coloniale car indispensables pour évacuer les produits du pillage.
Aujourd’hui, lorsque le grand capital – notamment français dans son ancien empire colonial – s’intéresse aux infrastructures, c’est pour user à mort celles que le passé a laissées en héritage. Bolloré, qui a racheté la ligne de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou, l’exploite sans y ajouter un centimètre de rail. Il est vrai que l’exploitation du port d’Abidjan – sa propriété également, pour une large part – nécessite tout de même quelques investissements, ne serait-ce que pour tenir compte des évolutions des techniques de transport par bateau.
Pour le reste, le seul capital qui parvient dans la plupart des pays d’Afrique est un capital usuraire, de l’argent prêté aux gouvernements, dont la charge est tellement lourde que l’Afrique subsaharienne, pourtant la région la plus pauvre du monde, envoie plus d’argent vers les pays impérialistes qu’elle n’en reçoit.
Quant aux pays d’Afrique qui disposent de matières premières précieuses et où, comme au Congo ex-Zaïre, l’État central est en morceaux, remplacé par l’anarchie des bandes armées, ils sont victimes d’une économie de prédation. Leurs mines sont pillées pratiquement sans investissement, si ce n’est le pourboire jeté aux chefs de guerre locaux, leurs forêts sont dévastées pour exploiter les essences rares.
Le capitalisme naissant, du temps du commerce triangulaire, avait saigné l’Afrique par le commerce des esclaves, pratiquement sans y avoir pénétré, en transformant les roitelets et les chefs de guerre locaux en auxiliaires de sa prédation.
Le capitalisme sénile de notre temps en fait autant, mais à une échelle plus grande encore. À ceci près que les fusils offerts en cadeau sont remplacés par des armes bien plus meurtrières et que les morts ne sont pas victimes de la traversée de l’Atlantique pour être vendus en Amérique, mais des guerres elles-mêmes et des famines qui s’ensuivent. Mais l’échelle est, là encore, plus grande : on estime, par exemple, à quatre millions le nombre de victimes des guerres et de la famine au seul Congo-Kinshasa.
La compétition entre méga et giga-entreprises pour se racheter les unes les autres se traduit par la hausse des actions des entreprises impliquées. Cette hausse est accentuée par la spéculation, pas seulement sur les actions des entreprises engagées dans une opération de rachat ou sur celles des entreprises ciblées, mais bien au-delà. Deviner qui pourrait être l’objet d’une offre d’achat, amicale ou hostile, est l’activité d’officines spécialisées qui vendent leurs tuyaux, comme les publications spécialisées vendent leurs spéculations sur l’ordre d’arrivée au tiercé. Car il y a de l’argent à la clé : une entreprise victime d’attaques boursières voit le prix de ses actions augmenter. C’est sans doute ce mécanisme, totalement irrationnel, hormis ce monde capitaliste perclus de spéculations, qui explique cette information rapportée par Le Monde diplomatique d’octobre 2006 : « Début septembre 2006, la Ford Motor Company a annoncé qu’elle perdait 7 milliards de dollars par an : le cours de ses actions a bondi de 20 % ».
Le résultat de tout cela est un nouvel emballement boursier. Il n’est pas le premier. Le précédent avait conduit, à la mi-octobre 2000, le Dow Jones, indice boursier américain, au sommet sans précédent de 10 192 points. La crise boursière qui a suivi a ramené cet indice à 7 733 points en 2002, c’est-à-dire une baisse de 26 % en deux ans. Le record de 2000 vient d’être largement battu cependant puisque, le 23 octobre 2006, l’indice Dow Jones a atteint 12 100 points.
Jusqu’où l’emballement se poursuivra-t-il et comment se terminera-t-il ? Personne ne peut le prédire dans ce système capitaliste anarchique. On ne peut que spéculer…
Le progrès du CAC 40 a été moins ample. Cet indice de la Bourse de Paris, qui était à 6 064 points en octobre 2000, s’est véritablement effondré en tombant deux ans après à 2 758 points, c’est-à-dire une baisse de 55 %. Actuellement, il est à 5 375 points, c’est-à-dire tout de même un doublement de son point le plus bas en 2002.
Au début de l’année 2006 cependant, une mini-crise boursière a déjà fait reculer pour un temps les cours des actions. Et la crainte du monde boursier, est que se produise une de ces crises boursières qu’on a déjà vues à quatre ou cinq reprises au cours de la longue période ouverte en 1970 (krach boursier généralisé de 1987, crise mexicaine, crise asiatique, crise boursière de la « nouvelle économie », etc.)
Le marché des matières premières a tou jours été un marché spéculatif, aussi bien pour les produits minéraux et énergétiques que pour les produits alimentaires de base, comme le blé. Il l’est particulièrement pendant l’actuel cycle de spéculation.
Les prix des métaux – et, avec eux, le cours des actions des mines – ont atteint en 2005-2006 des sommets sans précédent depuis des décennies, voire depuis le début de leur cotation. C’est connu pour le pétrole où, entre 1999 et 2006, le prix du pétrole brut a été multiplié par sept, passant de 10 dollars le baril à plus de 70 dollars, cet été, avant de retomber à 56 dollars. Le prix du cuivre a été multiplié par six en cinq ans. L’aluminium, le zinc, le nickel sont engagés dans le même mouvement.
Il est habituel d’en rendre responsable la demande accrue d’un certain nombre de pays, en particulier la Chine. Mais si la demande venant de la Chine s’est traduite par une hausse des prix de ces matières premières, c’est surtout parce que les trusts de ce secteur ont depuis plusieurs années le même comportement que les trusts du pétrole : plutôt que d’investir, il vaut mieux faire des superprofits, avec la même production mais en laissant les prix s’emballer. À l’origine des hausses de prix, il y a le sous-investissement des trusts qui dominent l’extraction et la transformation des différentes matières premières. Et, une fois la hausse de prix engagée, la spéculation prend le relais pour accentuer encore la hausse.
Cette spéculation n’est pas seulement le fait d’industries utilisant telle ou telle matière première, qui, pour se protéger, auraient anticipé la demande, mais plus encore celui d’officines financières spécialisées dans la spéculation sur les matières premières.
Rien qu’en France, il existe 36 fonds dont le métier exclusif est de faire du profit en spéculant sur les matières premières. Cela a été payant jusque-là puisque ces fonds d’investissement ont affiché une progression de leurs profits de 103 % en trois ans !
L’introduction massive des fonds spéculatifs dans la spéculation sur les matières premières n’a pas que la seule hausse des prix comme conséquence. Les pages économiques du Figaro du 29 mai 2006, en soulignant la croissance du rôle des fonds spéculatifs dans le secteur de l’énergie, constatent qu’il en résulte « l’extrême volatilité des cours, qui a conduit la tonne de cuivre à perdre plus de 1 000 dollars en une journée à la mi-mai, d’où une alternance de coups de chaleur et de coups de froid. »
C’est encore dans le secteur des matières premières qu’a réapparu, à la mi-septembre, le spectre d’une nouvelle crise financière. Le fonds spéculatif Amaranth a perdu en un seul week-end la bagatelle de cinq milliards d’euros, les deux tiers de son capital, en spéculant sur la hausse continue du prix du gaz naturel, précisément au moment où les prix commençaient à baisser (Le Monde Économie du 3 octobre 2006).
À l’exception sans doute de certains pays producteurs de pétrole – dont, avec les émirats du Moyen-Orient, la Russie –, cette hausse des matières premières n’a que peu profité aux États producteurs et, évidemment, pas du tout à leurs classes populaires. Même parmi les pays producteurs de pétrole, ceux d’Afrique, en particulier, sont dans cette situation paradoxale qu’en même temps qu’augmente leur production de pétrole brut, ils sont obligés d’acheter le pétrole raffiné sur le marché international pour approvisionner leur propre marché local, pour cette simple raison qu’ils n’ont pas de raffineries sur leur sol ou des raffineries qui ne fonctionnent pas parce que les trusts du pétrole n’y investissent pas. Au Nigéria, par exemple, un des principaux producteurs de pétrole d’Afrique, les deux raffineries existantes, obsolètes, sont plus ou moins hors d’usage. Cela fait que ses recettes de pétrole brut sont, pour une large part, annulées par le montant des achats de pétrole raffiné.
De façon plus générale, le rôle des fonds d’investissement, c’est-à-dire des fonds spéculatifs, a été en croissance constante entre 2000 et 2006. Les activités financières qu’ils gèrent ont été triplées pendant la même période, passant de 520 milliards de dollars à 1 540 milliards de dollars. Les banques, les sociétés d’assurance et autres institutions financières ne sont déjà pas des modèles de transparence, mais les fonds d’investissement, domiciliés pour la plupart, mais pas toujours, dans des paradis fiscaux, échappent à toute règle. Ils sont de plus en plus les auxiliaires, voire les acteurs principaux, des opérations de rachat des grandes entreprises.
Leur préoccupation étant de dégager un maximum de profit dans un minimum de temps, une participation importante d’un de ces fonds d’investissement dans une entreprise donnée en modifie la gestion. La production passe à l’arrière plan, à côté de l’opération financière que peut représenter le rachat d’une entreprise, son dépeçage et sa revente « appartement par appartement ».
L’imagination des financiers n’a pas de limite pour inventer sans cesse de nouveaux instruments financiers dérivés de différentes formes de crédits, auxquels même leur inventeur finit par ne plus rien comprendre.
Le Monde diplomatique d’octobre 2006, sous le titre parlant d’« Une économie d’apprentis sorciers », cite le financier américain Warren Buffet, deuxième plus grande fortune de la planète, « bien placé pour connaître tous les dessous de la finance », qui considère que « les dérivés de crédits sont des armes de destruction massive ».
Il est à la mode dans les milieux altermondialistes, en particulier, de considérer ces fonds d’investissement, leur fonctionnement, leur implantation dans les paradis fiscaux, comme des tumeurs malignes sur le corps de l’organisme capitaliste. Tumeurs malignes, certes, mais inopérables tellement elles font partie de l’organisme qu’elles parasitent. Les fonds d’investissement, c’est une des concrétisations du capitalisme d’aujourd’hui, c’est le capitalisme d’aujourd’hui. Ils sont inséparables des banques, des sociétés d’assurance, des grandes entreprises, voire des riches particuliers dont ils placent les fonds de manière spéculative (riches obligatoirement car, à ce qu’il paraît, la mise minimale pour jouer à la roulette financière des fonds de spéculation américains est de 250 000 dollars).
Les laudateurs du capitalisme actuel prétendent que, grâce à la mondialisation, les échanges internationaux ont pu se développer sans entrave et qu’un monde débarrassé des barrières protectionnistes permettra à toutes les économies de se faire une petite place au soleil du commerce mondial. Mais, en réalité, seuls les capitaux se déplacent librement, se jouant des frontières. Pas les hommes, l’actualité l’illustre chaque jour, mais même pas vraiment les marchandises.
Le marché international n’a rien d’un marché libre si tant est que les marchés nationaux, eux, le soient. Comme tout marché, le marché international est une jungle, où seuls comptent les rapports de forces. De plus, malgré les discours sur la « mondialisation », les États nationaux continuent à être partie intégrante de ces rapports de forces.
La plupart des pays de la planète sont engagés dans ces négociations-marathons qui portent des noms exotiques, la dernière en date étant « le cycle de Doha », qui sont présumées œuvrer pour des accords de libre échange généralisé à l’échelle de la planète. Elles ont pour raison d’être d’aboutir à des accords multilatéraux, c’est-à-dire des accords donnant à chaque pays le même droit d’accéder au marché de tous les autres et dans les mêmes conditions, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ayant pour fonction de veiller au bon respect des règles de ce système de libre échange international.
Le Monde Économie du 20 juin 2006 constate cependant que, « depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, aucun accord multilatéral n’a été signé alors que, dans le même temps, le nombre d’accords régionaux ou bilatéraux a explosé ». Au tant dire que l’OMC ne sert pas à grand-chose et que ceux, là encore dans les milieux altermondialistes, qui la combattent comme le symbole du capitalisme mondialisé, s’en prennent vraiment à des moulins à vent !
Quant aux accords bi- ou trilatéraux, s’ils sont destinés à faciliter le commerce entre les pays concernés, ils constituent en même temps, de fait, un obstacle protectionniste à l’égard des pays qui en sont écartés.
Dans les accords régionaux, il y a ce qu’a été, par exemple, le Marché commun à 9 ou à 12, assurant le libre échange entre pays impérialistes d’un même niveau. Mais le libre échange n’en était de toute façon un, qu’à l’intérieur du Marché commun ; il était protectionniste vers l’extérieur.
De plus, lorsqu’il s’agit d’un accord entre un pays impérialiste et un ou plusieurs pays pauvres, il s’agit de la forme juridique moderne de l’ancien système des sphères d’influence économique. Ces accords reconduisent des relations de domination entre un pays impérialiste et un ou plusieurs pays pauvres. Les États-Unis, le Canada et le Mexique, par exemple, sont liés depuis 1994 par l’Accord de libre échange nord-américain (ALENA). Si l’ALENA ouvre le Mexique devant les marchandises américaines, s’il facilite le fonctionnement des maquiladoras, de ces zones franches où poussent des entreprises à capitaux américains avec des salaires mexicains, rien ne le symbolise plus que le mur que les États-Unis sont en train d’ériger entre les deux pays. Un mur voulu impénétrable dans un sens et poreux dans l’autre…
En s’élargissant vers les pays plus pauvres de l’Est européen, l’ancien Marché commun, devenu l’Union européenne, a intégré à son tour à l’intérieur de ses frontières des rapports de domination pays impérialiste/pays dominé. On n’en est pas encore à ériger des murs matériels mais, déjà, la « libre circulation » n’a pas la même signification lorsqu’on se déplace de la partie orientale pauvre vers la partie occidentale, ou dans l’autre sens. De façon significative, la Grande-Bretagne, par exemple, restreint les possibilités pour des travailleurs roumains ou bulgares de venir travailler sur son sol, précisément au moment où la Roumanie et la Bulgarie entrent officiellement dans l’Union européenne.
En conclusion de la phase actuelle de l’économie capitaliste mondiale, pourtant considérée comme en croissance :
- jamais autant de concentrations de richesses, d’un côté, ni autant de pauvreté et de pauvres, de l’autre ;
- jamais, dans la majorité pauvre de la planète, autant de paysans chassés des campagnes, prolétarisés dans les grandes villes, sans que, pour autant, l’industrie moderne leur procure un em ploi ;
- jamais autant de contradictions entre un monde financier couvrant de ses réseaux la planète entière, irrigué par des capitaux circulant à la vitesse de la lumière ou presque, et le monde réel des hommes et des produits, les premiers séparés et opposés par des barbelés et des murs, les seconds freinés par des barrières protectionnistes sophistiquées ;
- rarement le système est apparu aussi fragile, non pas, malheureusement, sous les coups de la lutte de la classe ouvrière, avec pour objectif conscient de renverser un ordre social anachronique, mais du fait de ses contradictions internes ;
- rarement n’ont été aussi tangibles la nuisance de l’organisation capitaliste de l’économie basée sur le marché et le profit, et son incapacité à répondre aux problèmes de la collectivité humaine malgré les moyens fantastiques qui sont à la disposition de la société.
Envisageant l’avenir, le mouvement ouvrier révolutionnaire, constatant depuis un siècle que le capitalisme ne représentait plus le progrès mais, au mieux, la stagnation, au pire, la régression, posait l’alternative : socialisme ou barbarie. Seule la renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire peut arrêter la chute dans la barbarie.
29 octobre 2006