Concurrence aérienne : Danger de mort24/08/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/08/une1934.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Tribune de la minorité

Concurrence aérienne : Danger de mort

Les victimes martiniquaises qui ont péri dans le crash du MD-82 de la Western Caribbean qui s'est écrasé le 16 août au Venezuela étaient pour l'essentiel des salariés ou retraités de la caisse de sécurité sociale, des conseils général et régional, de services sociaux et communaux. Des travailleurs et leurs proches, autant dire des camarades qui s'étaient payés quelques jours d'évasion pas trop coûteux, comme nous ici par les comités d'entreprise ou équivalents. Panama est un peu leur Méditerranée. Pas trop loin. Pas trop cher. Et pour certains, le retour sur une terre où un grand nombre d'ancêtres sont morts, après avoir péri il y a plus d'un siècle en creusant le canal permettant de relier l'océan pacifique et l'océan atlantique. Cela a commencé dans la décennie 1880, quand l'impérialisme français -O pardon la République!- a entamé ce grand chantier en recrutant dans ses colonies antillaises de Martinique et Guadeloupe mais aussi au Venezuela et à la Nouvelle-Orléans.

En France, cette entreprise archi-coûteuse fut lancée par le Vicomte Ferdinand de Lesseps, qui avait déjà gagné gros avec le creusement du canal de Suez. Crédit Lyonnais, Société générale ou CIC furent de la partie, et l'entreprise fut encouragée par une tripotée de parlementaires et journalistes largement arrosés. Mais ce fut la faillite, le scandale. Des capitalistes américains reprirent et terminèrent le chantier. Au total, des dizaines de milliers de prolétaires des Antilles et de la région y travaillèrent dans des conditions dignes de l'esclavage et, par milliers, y laissèrent leur peau. Il reste à Panama un cimetière français que visitent en souvenir des Martiniquais et Guadeloupéens.

Cette fois, ils n'en sont pas revenus. Et l'émotion est d'autant plus grande que cette catastrophe meurtrière vient après d'autres. Certes, le transport aérien serait plutôt sûr. Le ciel fait moins de morts que la route. Mais foin des statistiques. Les morts de la plupart des catastrophes aériennes n'étaient pas condamnés à l'être. Il semble bien qu'ils soient victimes de la soif de gain des compagnies. Rappelons que le but de celles-ci n'est pas de faire voler des avions, mais d'engranger des profits. Ou si voler se doit, c'est d'abord les parts de marché aux compagnies concurrentes. En faisant des économies, forcément criminelles, sur le dos des passagers et des équipages.

Cette Western Carribean en est un triste exemple. À propos de ce MD-12 parti de Panama, la grande presse parle d'«»avion poubelle» ou d'«avion tombeau». C'était le dernier appareil encore en service de la compagnie. Un précédent s'était crashé en mars dernier. La compagnie, en crise financière, imposait un rythme de rotation infernal au personnel comme au matériel. La veille de l'accident, des pilotes auraient manifesté leur inquiétude sur l'état de l'appareil mais les autorités de l'aviation civile avaient donné leur feu vert. Lesdits contrôles étant, de toute façon, ceux de simples documents.

On nous promet évidemment que ça va changer, que les vérifications seront drastiques, que les passagers des vols charters sauront par quelle compagnie et quel type d'avion ils seront transportés. Au passage, on nous montre du doigt les compagnies des pays pauvres, ou les «low-costs». Les compagnies régulières des grands États seraient-elles plus sûres? Vraiment? Sait-on mieux, quand on prend un vol régulier d'Air-France, dans quel coucou on peut atterrir? On sait juste qu'on paie plus cher, ce qui n'est pas exactement synonyme de sécurité. Rappelons-nous les victimes du Concorde, il y a quelques années, qui ont payé très cher... de leur vie!

C'est la course au fric qui fait prendre des risques. C'est elle qui assassine. Comme elle assassine dans les mines, les aciéries, sur les chantiers du bâtiment. Comme elle est responsable des morts de l'amiante dont on masquait les dangers. N'oublions pas que dans cette société, le Capital est roi. Il suffit d'en posséder un peu, beaucoup ou passionnément, pour monter une boîte, y compris une boîte pourrie de transport aérien. Pour être autorisé à faire du fric sur la peau des autres. Sans contrôle vraiment efficace, tant que les travailleurs eux-mêmes ne s'en mêleront pas.

Éditorial des bulletins d'entreprise L'Étincelle du lundi 22 août 2005, édités par la Fraction

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