Grande-Bretagne : Derrière l'écran des sondagistes, le mécontentement de l'électorat populaire01/06/20012001Journal/medias/journalnumero/images/2001/06/une-1716.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Dans le monde

Grande-Bretagne : Derrière l'écran des sondagistes, le mécontentement de l'électorat populaire

Après plus de six mois d'une campagne électorale "officieuse" dont il niait jusqu'à l'existence contre toute évidence, Blair a fini par annoncer des élections anticipées pour le 7 juin, près d'un an avant l'échéance que lui impose la loi.

Si l'on s'en tient aux sondages, tout paraît aller pour le mieux pour les leaders travaillistes. Avec 49 % des intentions de vote contre seulement 30 % aux conservateurs, leurs seuls rivaux sérieux, le 7 juin ne paraît pas présenter le moindre risque pour eux. D'autant que le scrutin majoritaire à un tour a toutes les chances d'accroître l'écart en leur faveur en terme de sièges. Au point que selon certains calculs basés sur ces sondages, Blair pourrait se retrouver au lendemain du 7 juin avec une majorité encore plus importante que les 64 % de sièges dont il dispose depuis quatre ans.

Seulement en admettant même que les sondages donnent une image fidèle des intentions de vote de l'électorat populaire (ce qui est loin d'être toujours le cas), ils ne disent pas forcément grand-chose de son état d'esprit.

Or, c'est cet état d'esprit qui, au cours des deux premières semaines de cette campagne électorale, est apparu brutalement au vu et au su de tous, au travers des médias. Et il se résume en un mot : la colère.

D'abord il y a eu cette mère de famille de Birmingham, électrice travailliste de toujours, qui a abordé Blair devant le plus grand hôpital de la ville, l'un des fleurons du "partenariat entre le public et le privé" dont Blair dit qu'il apportera à la Santé publique les investissements dont elle a été privée depuis si longtemps. Et ce n'était pas pour le féliciter, mais au contraire pour dénoncer sa politique et ses conséquences pour son mari gravement malade - manque de lits en urgence, manque d'infirmières partout, fermeture de services jugés "non-rentables", hygiène douteuse, tout y est passé, laissant Blair bouche bée sous les yeux de millions de téléspectateurs.

Deux jours plus tard, un épisode similaire se renouvelait, dans l'est du pays, à King's Lynn. Et cette fois-ci l'attaque est venue d'un horizon encore moins prévisible, d'un de ces médecins que Blair a tout fait pour se concilier en leur offrant l'occasion de faire fortune sur le dos des malades. Mais il faut croire que tous ne sont pas prêts à vendre leur conscience car celui-ci n'y est pas allé par quatre chemins pour fustiger le poids croissant du profit dans la Santé publique et les ravages qui en résultent.

Pratiquement au même moment, John Prescott, vice-Premier ministre et ministre des Transports, se retrouvait sous une pluie d'oeufs pourris lancés par des manifestants paysans dans une ville du nord du pays de Galles. L'affaire serait passée presque inaperçue s'il n'avait pas eu la mauvaise idée d'envoyer un coup droit à l'un des lanceurs d'oeufs, coup aussitôt longuement commenté par toutes les télévisions. Mal lui en a pris. Car contrairement à la mythologie officielle qui veut que tous les paysans mécontents soient de riches propriétaires terriens, celui-ci s'est révélé être un ouvrier agricole, syndiqué au T & G, venu manifester contre le fait de devoir survivre sous un gouvernement travailliste avec un salaire de 3 500 F par mois - preuve que le salaire minimum dérisoire introduit par Blair en 1999 est encore loin de permettre aux travailleurs d'échapper à la pauvreté.

Mais justement, le problème de la pauvreté n'allait pas tarder à revenir sous les feux de l'actualité. Le 18 mai, dans un programme très suivi de la chaîne Radio 4, où les auditeurs téléphonent pour poser des questions à une personnalité politique, Blair se retrouva face à une mère célibataire avec trois enfants - une de ces femmes à qui son gouvernement a imposé une espèce de PARE, baptisé en Grande-Bretagne "New Deal", sous prétexte de leur faire "renouer avec la culture du travail", selon l'expression officielle, mais en fait pour les obliger à prendre le premier job venu ou à renoncer à percevoir des allocations sociales. Passons sur les mésaventures aberrantes de cette femme aux prises avec une bureaucratie tracassière qui se moquait de ses problèmes comme d'une guigne. Une fois encore, face à la colère, Blair a eu le sifflet coupé.

Voilà ce que ne disent pas les sondages - le mécontentement, et parfois la colère, de toute une partie de l'électorat populaire qui a vu ses conditions de vie s'aggraver sous un gouvernement dont ils attendaient, non pas une amélioration réelle, mais au moins un répit après 18 ans de gouvernements conservateurs. Et ce mécontentement est d'autant plus amer que pour bon nombre de ces électeurs il n'y a pas d'autre solution que de voter pour les travaillistes, par tradition, par illusion dans le mythe électoraliste du "moindre mal" et par manque de perspectives. Mais ce mécontentement se traduira peut-être aussi par une nouvelle augmentation des abstentions. C'est d'ailleurs bien ce que craint Blair, lui qui déjà, en 1997, n'a recueilli que 30 % des voix des inscrits.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le 7 juin qui sera décisif, mais ses lendemains. Et il faut espérer qu'une fois passées les élections, le mécontentement que l'on voit apparaître aujourd'hui se muera en colère et finira par déborder dans les rues, dans les quartiers, les bureaux et les usines, pour faire ravaler à la bourgeoisie et à ses politiciens aux ordres les attaques et les humiliations qu'ils font subir au monde du travail depuis si longtemps.

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