Allemagne : le démantèlement de la RDA

14 Octobre 2020

Le 3 octobre 1990 s’accomplissait ce à quoi la majorité des Allemands avait cessé de croire : la réunification de la République fédérale d’Allemagne (RFA) et de la République démocratique allemande (RDA) dont l’une appartenait au bloc occidental, l’autre au bloc soviétique. Si, moins d’un an auparavant, la chute du Mur avait été un moment de bonheur et d’émotion intenses, cette réunification à marche forcée était accueillie dès le début avec des sentiments beaucoup plus mitigés.

Trois décennies plus tard, beaucoup d’Allemands originaires de l’Est, qui se disent toujours traités comme des citoyens de seconde zone, racontent le ressentiment, l’amertume ou la colère exprimés alors par leurs parents ou par eux-mêmes. Une femme évoque ainsi dans une interview son 3 octobre 1990 : « J’étais avec des amis, nous étions tous en deuil, car notre rêve d’un socialisme démocratique s’était évanoui. »

Dans les semaines qui avaient suivi la chute du Mur en novembre 1989, l’écrasante majorité des opposants au régime n’aspiraient pas à l’unification ; ils désiraient les libertés politiques et la prospérité, et pour certains cela revenait à construire une alternative socialiste à la RFA.

Dans tout le pays, à l’échelle des municipalités ou des entreprises, se créèrent des groupes qui spontanément, après des années de dictature, commençaient à prendre en main des choses de la vie politique, économique, sociale. Jamais depuis 1945 la démocratie en Allemagne ne fut aussi vivante qu’à l’Est durant les semaines d’euphorie d’après la chute du Mur, avec une telle participation populaire.

Les partis politiques ouest-allemands mirent tout en œuvre pour neutraliser la mobilisation. Leur arme fut celle de la parité des deux monnaies, qui menait nécessairement à l’unification.

En quelques mois, l’Allemagne de l’Ouest réussit ce coup de force : l’annexion d’un État souverain, la liquidation intégrale de son économie et de ses institutions. Car il n’y eut en réalité jamais de réunification : la RDA fut avalée par la RFA. Ses institutions anéanties, l’Est dut se conformer à celles de l’Ouest, avec son Bundestag, son découpage en Länder, son système législatif et éducatif. Sans tenir compte du passé et des aspirations des Allemands de l’Est, l’Ouest décida d’appliquer désormais à tous sa Loi fondamentale, qui avait pourtant été conçue comme provisoire, justement dans l’éventualité d’une réunification.

Le droit du travail de la RDA fut anéanti, avec de graves reculs pour les travailleurs. Le parent isolé d’une famille monoparentale était protégé contre le licenciement : cet article de loi fut supprimé. Isolées ou non, partout les femmes formèrent d’ailleurs les premiers bataillons des licenciées. Dans le même temps, le droit à l’IVG reculait brutalement. Le droit à la culture et à la santé gratuites disparut aussi.

En trois ans, 72 % des scientifiques de l’ancienne RDA furent démis de leurs fonctions et durent émigrer ou se reconvertir. L’Académie des sciences le justifiait en disant qu’il fallait « éradiquer l’idéologie marxiste ». Le quart qui restait dut se soumettre à l’évaluation de ses convictions politiques. Bienvenue dans le monde libre !

Pour l’Ouest, la priorité était bien la liquidation totale de la RDA. On fit sentir à ses habitants que rien de ce qu’ils avaient vécu n’avait de valeur. Un demi-siècle de vie était réduit à des qualificatifs tels que « État de non-droit » ou « dictature policière ». Même leurs souvenirs devaient disparaître, car si la RDA n’avait rien à voir avec le socialisme, cet idéal continuait d’habiter nombre de ses citoyens.

Toute l’économie est-allemande se trouva méthodiquement détruite. L’organisme créé pour cette tâche, la Treuhand, se trouva par la suite au cœur de multiples scandales de corruption, de détournements de fonds, mais la plus grande partie de ses agissements resta couverte par le secret des affaires.

La propagande de l’Ouest expliqua et répète encore que l’économie de RDA était désuète sinon moribonde ; en réalité les entreprises les plus susceptibles de concurrencer les multinationales occidentales furent parmi les premières à être découpées en morceaux puis liquidées. Foron, grand fabricant de réfrigérateurs qui exportait avec succès vers trente pays, fut démantelé ; Robotron, spécialisé dans l’informatique et les réseaux, fut offert à IBM et SAP ; les mines de potasse de Bischofferode attribuées à BASF malgré la grève de la faim des mineurs désespérés, tandis qu’il était fait cadeau à Elf Aquitaine des usines de la Leuna et du réseau de stations-service de RDA.

6 500 entreprises furent vendues, toujours très en dessous de leur valeur. En fait d’économie de marché, ces rachats et liquidations donnèrent lieu à une orgie de subventions. « En vérité, les cinq années [de construction de l’Est] ont représenté le plus grand programme d’enrichissement d’Allemands de l’Ouest jamais mis en œuvre », déclarait en 1996 l’ancien maire de Hambourg Henning Vors­che­rau (SPD).

Les grandes entreprises qui ne furent pas liquidées devinrent des ateliers de groupes de l’Ouest, à la main-d’œuvre sous-payée. L’ouvrier et chansonnier est-allemand Gundermann décrivait de manière sarcastique les nouvelles relations Est-Ouest : « J’ai enfin un vrai boulot, et toi tu as quelqu’un qui te fait le travail… »

Après 1990, toutes les familles est-allemandes subirent la fermeture des usines, la perte brutale d’un emploi, le chômage de longue durée. Toutes ont vécu la rupture des liens professionnels et amicaux, les petits boulots précaires, ce que cela signifie de devenir chômeur à 55 ans, ou femme au foyer après avoir passé sa vie comme conductrice d’engins.

Cela ne se fit pas sans protestations. Dès mars 1991, 20 000 ouvrières du textile menacées de licenciement se mettaient en grève à Chemnitz, puis en mai 25 000 ouvriers de la chimie occupaient leur usine en Saxe-Anhalt. Le chancelier Kohl était accueilli par des jets d’œufs et aux cris de « menteur ». Comme l’écrivait un maire : « Kohl nous avait promis des paysages florissants, et il a tenu parole : la Treuhand a fermé nos usines et, à la place, on a des parcs. » Après ce traitement, l’ancienne RDA était passée de pratiquement zéro chômeur à plus de trois millions en 1994.

Aujourd’hui encore, après trois décennies, la partie orientale de l’Allemagne compte davantage de chômeurs, d’allocataires de Hartz IV (les minima sociaux) ou de pauvres ; les salaires sont restés inférieurs de 20 % en moyenne à ceux de l’Ouest, pour des temps de travail plus longs. Le capitalisme ouest-allemand, tout puissant qu’il soit, s’est révélé incapable d’intégrer réellement la petite Allemagne de l’Est. En finir avec les inégalités criantes, conquérir des conditions de travail, de salaire et de retraite décentes pour toutes et tous dans les deux parties de l’Allemagne, est une tâche qui reste à accomplir. Elle ne pourra être que l’œuvre des travailleurs de l’Est et de l’Ouest, et le résultat de leur lutte commune.

Alice MORGEN