Le mouvement bradé par les appareils syndicaux

30 Mai 2018

À partir du lundi 20 mai 1968, les dirigeants syndicaux de la CGT et du PCF, de peur d’être dépassés par les grèves qui avaient démarré spontanément comme ils l’avaient été par le mouvement étudiant, avaient ouvert les vannes. Ils avaient demandé à leurs militants de prendre l’initiative de mettre les entreprises en grève, mais aussi d’en garder le contrôle en renvoyant les travailleurs chez eux.

Le mouvement gréviste gagna tout le pays et toutes les corporations. Pour des millions de travailleurs, le moment était venu de poser la question des bas salaires, des conditions de travail très dures et de tout ce qu’imposait depuis des années un patronat comme toujours avide de profits.

En route pour Grenelle

Avant même que le mouvement gréviste ait atteint son sommet, avec dix millions de grévistes, les manœuvres se multiplièrent pour le détourner vers des impasses, y mettre fin et priver les travailleurs de ce que ce formidable rapport de force pouvait leur laisser espérer.

Le secrétaire de la CGT Georges Séguy, dans L’Humanité du 22 mai, donnait le ton sous le titre « La CGT, une grande force tranquille », en déclarant : « L’opinion publique a été très favorablement impressionnée par la façon dont nous avons, avec fermeté, stoppé les provocations et les mots d’ordre aventuriers… Nous seuls avons ramené à la raison les étudiants prêts à envahir Renault… Cela n’aurait pas été possible si nos militants responsables, conformément à nos recommandations, n’avaient occupé, dès les premières heures, les lieux, ce qui leur permet en outre d’assurer la sécurité et l’entretien de tout ce qui est névralgique. Le gouvernement sait à quoi s’en tenir. »

La CGT, d’ailleurs, ne mettait en avant qu’un programme revendicatif extrêmement vague : « Réduction de la durée du travail, augmentation des salaires, véritable politique de l’emploi », sans avancer aucun chiffre ! Pourtant, dans les usines, les bureaux, partout où avaient été adoptées des revendications, elles étaient très précises : c’était notamment pas de salaire inférieur à 1 000 francs, une augmentation de 200 francs pour tous (soit près de 25 % pour la majorité des ouvriers), l’échelle mobile des salaires et le retour immédiat aux 40 heures.

Le 24 mai, avant l’ouverture des grandes manœuvres, De Gaulle tenta vainement de reprendre la main. À 20 heures, il fit l’annonce d’un référendum sur la participation, promettant de se retirer s’il n’avait pas la majorité. Sa proposition fit un flop magistral, symbolisé par la réponse des 50 000 manifestants ouvriers et étudiants rassemblés ce jour-là à la gare de Lyon à Paris à l’appel de l’Unef, malgré le dénigrement de la CGT et du PC. « Adieu De Gaulle, adieu », fut leur réponse, avant qu’ils soient noyés sous un nuage de gaz lacrymogènes.

Grenelle et la trahison du mouvement

Depuis quelques jours déjà, dès le 22 mai en réalité, le jeune secrétaire d’État Jacques Chirac avait noué des liens directs et secrets avec la direction de la CGT pour préparer la liquidation de la grève. Et c’est le 25 mai à Grenelle, au ministère du Travail, que s’ouvrit la séance officielle de négociation. Toutes les confédérations syndicales étaient réunies avec l’ensemble du gouvernement sous la présidence de Pompidou, et bien sûr les représentants du patronat. Une véritable comédie se mit en place. Il fallait donner le spectacle d’une négociation longue, dure, où les syndicats se battaient pied à pied pour défendre des revendications très modestes en réalité. Du coup, cette négociation se poursuivit toute la nuit, pour aboutir à ce qu’on allait appeler les accords de Grenelle.

Il s’agissait d’une trahison des millions de grévistes du pays : seul le salaire minimum, le smig, augmentait de 35 %. Mais il ne touchait qu’une infime partie des travailleurs, 5 %. Pour le reste, l’augmentation des salaires était limitée à 7 % tout de suite et 3 % en octobre, en incluant les augmentations déjà prévues. Avec une inflation frôlant les 5 %, c’était à peine plus que ce qui était déjà prévu dans la plupart des entreprises. Donc, il n’y avait rien sur les salaires, et quasiment rien sur la réduction du temps de travail, « à négocier pour une diminution progressive ». Seuls les appareils syndicaux se voyaient renforcés dans les entreprises, en remerciement du bradage de la grève. Quant aux heures de grève, elles n’étaient pas payées mais devraient être récupérées.

Les confédérations syndicales bradaient ainsi une grève de dix millions de travailleurs. Tout fier de lui, et pour précipiter la fin de la grève, Séguy alla présenter ce résultat aux travailleurs de l’usine Renault de Billancourt. Mal lui en prit car, dès qu’il eut fini d’énumérer les termes de son accord, ce qu’il appelait des « avancées », il fut accueilli par la formidable bronca de 15 000 ouvriers furieux qu’on ose leur présenter cela comme les conditions d’une fin de la grève. Séguy dut immédiatement reculer, en déclarant qu’il appartenait aux travailleurs de décider. C’était un gros mensonge, car à aucun moment il ne demanda au gouvernement de renégocier quoi que ce soit. « On n’a jamais lancé un ordre de grève générale, aussi il appartient aux travailleurs dans chaque entreprise de voir ce qu’ils veulent », osa déclarer Séguy, façon de dire que désormais la CGT se lavait les mains du résultat du mouvement. En effet les confédérations allaient laisser les travailleurs isolés se débrouiller entreprise par entreprise, comme s’il n’y avait pas eu de mouvement général. Après le bide de Grenelle, la grève continua, mais comme s’il s’agissait d’une addition de conflits particuliers.

Manœuvres en tous genres

Ceux qui voulaient répondre à cette manœuvre se retrouvèrent à Paris au stade Charléty le 27 mai. Il y eut là 50 000 personnes, qui se sentaient en rupture avec la politique du PCF et de la CGT. Mais déjà les appareils politiques de la gauche se préparaient à l’éventualité de devoir assurer le pouvoir politique en cas d’un départ de De Gaulle. Mendès France fit un tour à Charléty, mais renonça à y prendre la parole vu l’état d’esprit des manifestants, qui demandaient la continuation de la grève et « le pouvoir aux travailleurs ». Le lendemain, ce fut Mitterrand qui alla voir Mendès France et s’affirma « prêt à prendre ses responsabilités ». Le PCF et la CGT se décidèrent à manifester en nombre pour demander, non pas la satisfaction des revendications des grévistes, mais d’être associés à un gouvernement de gauche, si celui-ci voyait le jour.

De Gaulle calma ces appétits en réussissant à reprendre la main. Après une mise en scène de faux départ, il annonça le 30 mai : « Je ne me retirerai pas. (…) Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale » et décida de procéder à de nouvelles élections législatives, fin juin. Le tout s’accompagna d’une mobilisation à Paris sur les Champs-Élysées où, venus de tout le pays, quelques centaines de milliers de ses partisans, antigrévistes et anticommunistes, se rassemblèrent.

L’annonce de nouvelles élections législatives allait fournir à la CGT un prétexte pour lancer des appels de plus en plus pressants à la reprise du travail. Il s’agissait, disait-elle, de préparer la victoire de la gauche aux élections. Mais la résistance des travailleurs à ce bradage de la grève allait être beaucoup plus forte que les dirigeants syndicaux ne l’avaient cru.

Paul SOREL