Il y a soixante ans, août 1953 : grève générale des fonctionnaires contre une réforme des retraites

26 Septembre 2013
Il y a 60 ans, le gouvernement d'alors avait décidé (déjà !) de s'attaquer aux retraites des fonctionnaires. En plein mois d'août, tous les services publics du pays furent paralysés par une grève générale. Pendant trois semaines, postiers, cheminots, gaziers et autres travailleurs de la fonction publique et des entreprises nationalisées dirent non au gouvernement, qui avait compté sur la période des congés pour faire passer en douce ses attaques. La force des travailleurs – trois semaines de grève et quatre millions de grévistes  – en décida autrement.

En 1953, huit ans après la fin de la guerre, certes il y avait peu de chômage, mais les conditions de vie n'en étaient pas moins particulièrement difficiles. L'insuffisance des salaires, l'inflation, les hausses des prix, la crise du logement touchaient durement les travailleurs. Du côté du pouvoir, crises ministérielles et scandales financiers se succédaient, la fraude fiscale battait des records. Et puis, la France menait en Indochine sa sale guerre coloniale qui engloutissait une part de plus en plus importante du budget de l'État.

Attaque contre les fonctionnaires

C'est donc sous prétexte de réduire le déficit de l'État que le gouvernement, dirigé par Joseph Laniel, un industriel et politicien de droite, décidait à l'été 1953 un plan d'austérité, un plan d'économies... sur le dos des travailleurs.

En vertu des pouvoirs spéciaux qui lui avaient été donnés par l'Assemblée, le gouvernement avait prévu de recourir à des décrets-lois. Imposées donc par décret sans discussion ni vote du Parlement, ces lois comportaient une réforme du statut de la fonction publique assortie d'un recul de l'âge de la retraite pour tous les fonctionnaires et agents des services publics : 67 ans au lieu de 65 pour les sédentaires et 57 ans au lieu de 55 pour ceux des services actifs. Pour justifier sa « réforme », il invoquait (déjà !) « la situation démographique du pays », l'allongement de l'espérance de vie, l'impossibilité pour les actifs d'assurer la retraite des vieux travailleurs de plus en plus nombreux.

Si les décrets étaient ordonnés sans discussion parlementaire, ils devaient cependant être présentés au Conseil supérieur de la fonction publique le 3 août. Pour le jour dit, FO lança une « mise en état d'alerte » des syndicats de postiers. La CGT, la CFTC et le syndicat autonome appelèrent pour le lendemain à un débrayage d'une heure dans les bureaux de poste et services postaux. Au soir du 4 août, le travail reprit un peu partout, mais pas à Bordeaux. Là, quand devant une assemblée de facteurs furieux de la mollesse des appels syndicaux, un délégué FO de tendance anarcho-syndicaliste déclara : « Seule une grève générale peut aboutir et faire reculer le gouvernement. Pourquoi ne la lancerions-nous pas ? », la grève générale fut acclamée à l'unanimité. Le comité de grève fut constitué, les postiers bordelais téléphonèrent tous azimuts pour convaincre les autres centres. Le 6 août, la grève était générale dans les PTT.

La grève se généralise à toute la fonction publique

Devant l'ampleur du mouvement, les confédérations syndicales appelèrent tous les travailleurs de la fonction publique à une « grève d'avertissement » de 24 heures pour le vendredi 7 août. À la SNCF, EDF, GDF, RATP, Air France, dans les mines, les arsenaux... Ce fut un succès qui dépassa les directives syndicales. Lundi 10 août, la grève continuait dans les PTT, les mines, à la SNCF... Et la parution des décrets-lois au Journal officiel fut une étincelle qui favorisa l'extension de la grève à tous les services publics et entreprises de l'État, aux banques, aux assurances, à la métallurgie, à l'industrie chimique...

Les ordres de réquisitions qui furent envoyés à partir du 17 août aux cheminots, aux postiers et autres agents des services publics ne parvinrent pas à entamer le moral des grévistes, dont le nombre atteignit quatre millions. Dans les grandes villes, en plein mois d'août, des meetings et des défilés réunissaient des milliers de travailleurs. Malgré le manque de trains et de métros, malgré les ordures qui s'amoncelaient sur les trottoirs et la paralysie des services publics, la grève était populaire.

Les syndicats organisent la reprise

À l'approche de la fin des congés et du retour des travailleurs dans les entreprises, la puissance de la grève devenait dangereuse pour le gouvernement, une limite au-delà de laquelle les confédérations syndicales ne voulaient pas aller.

En fait, dès le 15 août, des contacts étaient pris entre le gouvernement, la CFTC et FO. Le 20 août ils signaient un accord et le lendemain ordonnaient la reprise du travail, mais ne furent pas écoutées dans les secteurs où la grève était la plus forte.

Quant à la CGT, qui n'avait pas été appelée à la table de négociation, elle maintint la grève, mais sans appel à l'élargissement et à la généralisation. Il ne s'agissait que de faire la démonstration que le lâchage de la grève venait des autres. Quelques jours plus tard, elle appelait à la reprise du travail et à la lutte « sous d'autres formes ».

Il y eut de la déception et de la colère chez nombre de travailleurs car la grève, par sa puissance, aurait pu aller bien au-delà et obtenir bien davantage. Mais au terme de trois semaines de grève générale, le droit à la retraite fut maintenu à 55 et 60 ans pour les fonctionnaires, au lieu des 57 et 62 ans voulus par le gouvernement. La force des travailleurs, la grève, l'avait contraint à reculer.

Sophie GARGAN