Guadeloupe - Au 21e jour de grève générale, la mobilisation se renforce !

11 Février 2009
Le samedi 7 février se déroulait à la préfecture de Basse-Terre une nouvelle séance de négociation entre le LKP (Lyannaj kont pwofitasyon-alliance contre l'exploitation outrancière) et les patrons. Le point d'achoppement de ces négociations étant la revendication de 200 euros mensuels et net pour les salaires les plus bas.

Le LKP avait appelé à manifester massivement. Il fut encore une fois entendu car pas moins de 20 000 personnes se massèrent devant les grilles de la préfecture pour soutenir la délégation. Ils firent ensuite une marche de 8 kilomètres dans et autour de Basse-Terre (le chef lieu administratif de l'île). Les slogans les plus souvent repris étaient : « 200 euros par mois de suite, de suite, de suite (traduit en français) » et la chanson qui devient maintenant célèbre : « la Gwadloup cé tan nou, la gwadloup a pa ta yo, yo pé ké fai sa yo vlé a dan pays en nou » (la Guadeloupe, c'est la nôtre, la Guadeloupe ce n'est pas la leur, ils ne feront pas ce qu'ils voudront dans notre pays).

Encore une fois, ce sont les travailleurs des centrales syndicales UGTG, CGTG, CTU, FO SPEG qui ont constitué le gros des troupes. Mais les groupes et associations carnavalesques avec des milliers de jeunes s'étaient de nouvau ralliés à la manifestation avec leurs tambours et rythmaient les chants et les slogans.

Plusieurs centaines d'entre eux sont restés toute la nuit devant la préfecture pour soutenir la délégation. Régulièrement un membre de la délégation du LKP venait rendre compte à la foule du déroulement des négociations. Vers 5 heures du matin, alors que les patrons étaient déjà prêts à signer l'accord sur les 200 euros, ils demandèrent le contrôle du fonds local qui gérerait cet argent. Cette déclaration fit exploser de colère le secrétaire général de la CGTG, Jean-Marie Nomertin. Une partie de la délégation ouvrière l'a soutenu. Les patrons se sont alors levés pour quitter la salle et c'est le préfet qui dut courir après eux pour les supplier de revenir. Vers 7 heures du matin, les patrons demandèrent une suspension de séance jusqu'au lendemain dimanche 8 février à 17 heures.

Dimanche 8 février donc, la délégation du LKP se rendit comme prévu à 17 heures à la préfecture de Basse-Terre où devait se dérouler la nouvelle séance de négociation. Ce n'est que quelques minutes avant, que le préfet téléphona à Elie Domota, le secrétaire général de l'UGTG et l'un des principaux leaders du LKP, pour lui dire qu'il n'y avait pas de négociation car le ministre avait pris l'avion pour la France ! La délégation était déjà arrivée devant les grilles de la préfecture, fermée. Les forces de l'ordre étaient massives et, fait significatif, les gendarmes noirs et débonnaires qui étaient là la veille avaient été remplacés par des troupes spéciales composées uniquement de Blancs à la mine sévère.

Le rappel de Jégo

C'est tout cela que les travailleurs et la population ont ressenti comme une vexation. Il faut savoir que c'est la deuxième fois que l'attitude des représentants de l'État français choque les travailleurs et la population qui estiment essuyer un affront. La première fois, c'était lors du départ du préfet et de toute sa délégation en pleine séance de négociation lors des trois jours au World Trade Center de Pointe-à-Pitre. La deuxième fois, c'est ce départ de Jégo sans avertir personne. Et c'est la manière de faire, y compris à l'égard des parlementaires antillais, jamais avertis de son départ qui a choqué et vexé, plus que son départ lui-même.

La délégation est restée prés d'une heure devant les grilles. Les responsables étaient en conversation téléphonique avec le préfet. Elle exigea d'être reçue et d'avoir des explications. Finalement, elle ne fut même pas reçue par le préfet mais par un sous-fifre qui déclara que Yves Jégo était parti pour consultation à Paris et qu'il devait revenir très vite. Il déclara en outre que les négociations pourraient reprendre avec le préfet et les autres parties pendant l'absence de Jégo sur les autres points que les 200 euros. Or le préfet venait de déclarer à Elie Domota par téléphone qu'il n'était plus habilité à négocier quoi que ce soit. Ensuite, à la télévision, plusieurs heures après, on l'entendit pourtant déclarer qu'il était prêt à reprendre les négociations sur les autres points que les 200 euros.

La délégation sortit de la salle en chantant « la Guadeloupe c'est à nous... » Puis, elle informa la foule présente devant la préfecture et annonça un meeting pour plus tard à Pointe-à-Pitre ainsi que deux grands rassemblements pour le lendemain : lundi 9 février à Pointe-à-Pitre devant la Mutualité et à Basse-Terre devant le Conseil général.

Les grévistes montrent leur force

Le soir même, deux mille personnes se retrouvaient à Pointe-à-Pitre devant la Mutualité. Il fut rappelé la grève générale illimitée jusqu'à satisfaction des revendications immédiates, les assemblées générales devant se tenir dans toutes les entreprises, et le maintien des piquets de grève en permanence. Il fut aussi demandé à tous les commerçants de fermer pour une ou plusieurs « journées île morte ». Les présidents des assemblées locales, Conseil général et Conseil régional, avaient aussi appelé à fermer tous les établissements des collectivités et les mairies.

Lundi 9 février, des milliers de personnes se massèrent devant la Mutualité de Pointe-à-Pitre et une très grande manifestation se déroula dans la ville. Au moins 80 000 personnes envahirent les rues et la place de la Victoire avant de retourner à la Mutualité. À Basse-Terre 3 000 personnes défilèrent aussi dans les rues. À la manifestation, le député-maire des Abymes, Eric Jalton, plutôt bien vu des travailleurs et de la population pour ses prises de position en faveur du LKP, et la députée Jeanny Marc étaient présents.

Le soir le sénateur, président du Conseil général, Jacques Gillot (PS) a appelé, sur les ondes, la population à se mobiliser et à rester mobilisée. Il a appelé « tous les Guadeloupéens à s'unir contre le mépris de l'État ».

Mais malgré toute cette liesse et unanimité populaire, il faut savoir que sans les travailleurs en grève illimitée rien de cela n'aurait été possible. Ce sont eux qui sont le socle solide de la grève jusqu'à présent car ils bloquent toute l'économie de l'île. Lundi 9 février, tout était fermé. Rien ne fonctionnait. Partout on voyait en passant les piquets de grève devant les entreprises fermées !

Dans les jours précédents, les travailleurs en « grève marchante » sont allés à plusieurs reprises fermer les gros centres commerciaux Carrefour en appelant les non-grévistes à se joindre à eux. Ces Carrefour deviennent une cible, car aux Antilles ils appartiennent en grande partie au groupe Bernard Hayot, 119e fortune de France, la plus grande puissance béké de la Guadeloupe, de la Martinique et des Caraïbes, fortune tirée directement de l'exploitation multiséculaire des esclaves par la « dynastie » Hayot. C'est lui et ses compères, les autres gros békés Aubéry, Despointes, Lignières, Buttel, Loret, ainsi que les grosses sociétés qui peuvent surtout payer les 200 euros. Mais ils exercent une pression énorme sur le Medef et sa présidente Parisot, qui à leur tour l'exercent sur le gouvernement pour que ce dernier ne les contraigne pas à céder. Car ce sont eux qui font la loi et qui ont fait rappeler Jégo à Paris. Et ils sont bien compris, eux, les « grands Blancs » - comme on les appelle aux Antilles - qui, avec leur morgue, n'hésitent même pas à faire des déclarations racistes sur la préservation de la pureté de leur race, en pleine montée sociale !

Bien plus tard, après la réunion des délégués du collectif, plusieurs centaines de personnes discutaient ou dansaient et chantaient au son du gwo-ka, devant et dans les rues voisines du palais de la Mutualité.

Pierre JEAN-CHRISTOPHE