Un livre à lire ou à relire : l'honneur de Saint-Arnaud de François Maspéro

25 Mai 2001

"Je ne m'appesantirai pas davantage sur ces scènes de pillage et de désordre ; elles ont duré trois jours. Jetons un voile épais et ne ternissons pas notre gloire et nos souvenirs". "Ce n'est pas la guerre que l'on fait en Algérie, c'est plutôt une chasse à l'homme." "En un clin d'oeil, il n'y avait plus d'Arabes". "Couper dix têtes d'indigènes pour un Français décapité". A propos de razzia : "Je n'ai que trop appris à reconnaître les désastreux effets de ce terrible et barbare moyen. J'ai dû souvent gémir sur la démoralisation qu'il jette dans les coeurs du soldat qui égorge, vole, viole et s'y bat pour son compte particulier". "Ma conscience ne me reproche rien. j'ai fait mon devoir de chef, et demain je recommencerai". Ces déclarations ne sont pas tirées du récent livre du général Aussaresses. Elles ne concernent pas l'Algérie des années soixante, mais datent de la colonisation française qui mit une vingtaine d'années, de 1830 à 1850, pour véritablement s'imposer. Elles sont extraites de correspondances, d'écrits ou de déclarations d'officiers supérieurs de cette armée de colonisation.

Un siècle avant 1954, la barbarie n'était déjà pas les errements monstrueux d'une minorité, mais elle était le système même de cette armée et les moyens d'une politique.

Les citations proviennent d'un livre, L'Honneur de Saint-Arnaud de François Maspéro, publié il y a quelques années.

Dans les livres scolaires, la conquête de l'Algérie était présentée, il y a encore peu de temps, comme un haut fait de l'histoire de France. Mais le général Saint-Arnaud et ses semblables, les Bugeaud et autres Changarnier, n'étaient que les Massu et Aussaresses de l'époque.

Dans leurs écrits et leurs déclarations, ils professaient le même cynisme que ce dernier lorsqu'il déclarait ces derniers jours : "Quand les politiques ont donné les pleins pouvoirs à Massu, ils savaient bien qu'il faudrait cogner dur. Ils savaient qu'on pratiquait la torture. Ils ne m'ont pas directement donné d'ordre à ce sujet mais étaient parfaitement informés de ce qui se passait".

Saint-Arnaud n'eut également aucun état d'âme. Il pratiqua la politique de la terre brûlée, laissa massacrer, violer, piller, brûler les récoltes, couper les oliviers, en toute bonne conscience. Il pratiqua ce que l'on appela sinistrement des enfumades, l'asphyxie par la fumée de populations réfugiées dans des cavernes. Bref, Saint-Arnaud fut un de ces hommes que l'on décrit comme ayant "une ambition sans frein ni mesure, un mépris extrême des hommes et une personnalité implacable..." dont on fait des maréchaux mais également des assassins - c'est bien souvent la même chose.

Mais un ministre des Affaires étrangères de l'époque, prémonitoire de toutes les guerres coloniales qui allaient suivre, Tocqueville, ne déclarait-il pas à propos de l'Algérie : "Du moment que nous avons admis cette grande violence de la conquête, je crois que nous ne devons pas reculer devant les violences de détail qui sont absolument nécessaires pour la consolider". Et, mais c'est sans doute aussi un "détail", cette politique fit que l'Algérie passa de 3 millions d'habitants en 1830 à 2 300 000 en 1856.

Le livre de Maspéro décrit, avec talent, l'ascension calculée d'un homme qui finit ministre de la Guerre de Napoléon III. Mais par-delà ce talent, le parallèle choisi par l'auteur, entre les événements du siècle dernier et ceux d'aujourd'hui, se passe de commentaires.

M. R.