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- Lutte ouvrière n°2999
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il y a 90 ans
URSS 1935 : le stakhanovisme
« Le mouvement stakhanoviste est un mouvement des ouvriers et des ouvrières qui s’assigne pour but de dépasser les normes techniques actuelles, les capacités de rendement prévues, les plans de production et équilibres existants », déclarait Staline le 17 novembre 1935.
En août 1935, un mineur du Donbass nommé Stakhanov accomplit un « exploit » en extrayant en une journée 102 tonnes de charbon, quatorze fois plus que la norme. Le régime stalinien en fit une intense promotion, en omettant évidemment d’expliquer que Stakhanov n’avait pas obtenu ce résultat seul, mais avec l’aide d’autres mineurs préparant son travail.
Après d’autres prétendus exploits du même genre dans la métallurgie, le textile, etc., le pouvoir, sous couvert d’« émulation socialiste », étendit le mouvement à tout le pays afin d’augmenter les normes de rendement.
La bureaucratie stalinienne et l’industrialisation
La bureaucratie stalinienne avait mis la main sur l’appareil d’État et le Parti communiste de l’URSS au milieu des années 1920. Elle avait longtemps négligé le développement industriel, préoccupée qu’elle était, pour asseoir son pouvoir, d’éliminer l’opposition révolutionnaire dans le parti. Or celle-ci dénonçait le retard de l’industrialisation, qui affaiblissait la classe ouvrière et mettait la révolution en danger.
Ce n’est qu’après avoir évincé l’Opposition, début 1928, que le régime stalinien reprit à son compte son programme d’industrialisation et lança des plans de production quinquennaux. Mais il le fit à la manière empirique et brutale de la bureaucratie : il décréta qu’il faudrait réaliser en quatre ans au lieu de cinq les objectifs fixés par le plan. On lança des « brigades de choc », récompensées par des primes et avantages qui élevaient leurs membres au-dessus du sort commun des prolétaires. Mais si ces brigades attirèrent rapidement « nombre de planqués » (Trotsky), elles n’entraînèrent pas d’amélioration de la productivité.
Le bond en avant que fit toutefois l’industrialisation montra les avantages de la planification à grande échelle sur la base de l’abolition par la révolution d’Octobre de la propriété privée. Il bénéficia aussi de l’enthousiasme de larges couches de la jeunesse non seulement pour développer l’économie en construisant des usines, des barrages, des moyens de communication, mais aussi pour s’éduquer, se qualifier, devenir technicien ou ingénieur. Mais, en fait, dès le premier plan quinquennal, la bureaucratie eut recours à la contrainte pour mettre la classe ouvrière au travail. Et, contrairement à ce que prétendait la propagande, elle réserva à ses enfants les meilleures places et les postes de direction.
Rendement du travail et aggravation des inégalités
Le principal problème de l’industrie soviétique était le bas niveau du rendement du travail, comparé à celui des pays capitalistes avancés. Au départ, la technique manquait. Mais, même quand elle progressa, le manque de formation des ouvriers, les défauts d’organisation dans les usines, aggravés par l’incurie de directeurs et de responsables politiques soucieux d’assurer leurs privilèges tout en pillant les richesses du pays, firent que ce rendement resta faible.
Le stakhanovisme, semblait-il, voulait répondre à ce problème, mais entre l’objectif proclamé et la réalité, il y avait un gouffre. En s’appuyant sur des exploits individuels, ponctuels et truqués, pour imposer une norme à tous les travailleurs, ce système faisait avant tout pression sur leurs conditions de travail et leur niveau de vie.
Dans un article écrit en décembre 1935, le fils de Trotsky, Léon Sedov, jeune dirigeant de l’Opposition de gauche, montra que, compte tenu de la division des tâches entre Stakhanov et ses aides, la productivité de celui-ci n’avait augmenté que « de 2 à 2,5 fois ». C’était déjà important, mais cela ne résolvait pas le problème de la faible productivité d’ensemble.
La motivation principale des stakhanovistes était « le désir d’augmenter leur salaire », autrement dit « l’intérêt matériel personnel », écrivait Sedov. Au moment où fut lancé le mouvement, le versement du salaire en roubles prenait plus d’importance ; jusqu’alors les ouvriers avaient bénéficié d’un système de tickets d’alimentation, de produits distribués par les coopératives d’usine, de repas à la cantine, etc. Désormais, leur approvisionnement allait dépendre surtout de leur salaire.
Derrière les discours ronflants sur l’émulation, le stakhanovisme coïncida ainsi avec le retour du travail aux pièces ou à la tâche, chaque travailleur étant payé selon sa production. Ce n’était pas un bond en avant vers le socialisme mais un retour aux méthodes du capitalisme. Et le salaire aux pièces entraîna naturellement l’accentuation des inégalités, le surmenage et l’allongement de la journée de travail.
Contrainte, réactions et révoltes ouvrières
Les stakhanovistes gagnaient jusqu’à vingt fois plus qu’un ouvrier moyen et avaient accès à de nombreux avantages : nourriture, logement, vêtements, produits rares, séjours en sanatorium, etc. « Il n’existe guère de pays capitaliste avancé où l’écart de salaires entre ouvriers soit aussi important qu’en URSS actuellement », remarquait Sedov. La bureaucratie stalinienne, qui accaparait l’essentiel des produits modernes et de luxe, s’assurait ainsi le soutien d’une aristocratie ouvrière.
Le mouvement stakhanoviste fut, en revanche, accueilli par la majorité des ouvriers « avec hostilité », par des remarques acerbes, des agressions physiques contre ceux qui y adhéraient, le ralentissement volontaire du travail ou le sabotage des machines. Devant la multiplication des protestations, souvent collectives, les dirigeants en appelèrent à la lutte contre les « saboteurs » et la presse dénonça les « fainéants ».
Les sanctions tombèrent et allèrent croissant en cas d’absentéisme, de retard, de propos ou d’actions contre les conditions de travail, etc. Elles allaient des retenues sur salaire, jusqu’à des jugements et des sanctions pénales en passant par l’inscription de ces sanctions infligées aux ouvriers récalcitrants sur le livret de travail, rétabli en décembre 1938. En novembre 1936, à Novossibirsk, de prétendus saboteurs trotskystes furent même condamnés à mort après un procès retentissant. En 1940, l’arsenal répressif fut complété par la semaine de 48 heures et l’aggravation des sanctions, jusqu’à des condamnations au camp de travail pour des manquements répétés. Selon l’historien trotskyste Jean-Jacques Marie, à la veille de la guerre, plus de 1,2 million d’ouvriers avaient déjà subi la prison pour retard au travail ou absentéisme, « signe de la résistance croissante au régime que la bureaucratie prétendait leur imposer ».
La lutte contre le prétendu sabotage revint à criminaliser la classe ouvrière, confrontée à des normes irréalisables. Elle permit aussi de lui faire endosser la responsabilité des ratés de l’économie, dus en réalité au pillage de la bureaucratie et à la gabegie de tout son système.
Trotsky et Sedov voyaient dans la résistance croissante de la classe ouvrière aux pressions de type stakhanoviste une perspective militante. Ils exprimèrent l’espoir que la classe ouvrière, en s’organisant et en luttant pour défendre ses intérêts économiques, trouverait non seulement le moyen d’améliorer réellement le rendement du travail mais aussi d’exercer de nouveau le pouvoir politique.