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- Lutte ouvrière n°2999
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Leur société
Paysans : la crise vient de loin
Mardi 20 janvier, des milliers d’agriculteurs, avec des centaines de tracteurs, manifestaient devant le Parlement européen à Strasbourg. Ils demandaient aux députés de ne pas ratifier le traité avec le Mercosur.
Ils pensent que ce traité de libre échange avec des pays d’Amérique du Sud entraînerait une concurrence déloyale, en particulier sur la viande bovine et, par là, la ruine d’éleveurs, en France et dans d’autres pays d’Europe. Les protestations contre ce traité, comme celles sur la façon dont l’État a traité la maladie qui menaçait les troupeaux, sont les symptômes d’une crise plus profonde, plus ancienne et, en fait, réellement mortelle pour un certain type d’exploitation agricole et pas seulement dans l’élevage bovin.
Bon nombre de paysans, même lorsqu’ils travaillent dur, longtemps et de leurs mains, sont de petits entrepreneurs. Ils possèdent, ou croient posséder leur outil de travail, d’une valeur bien plus grande que leur revenu ; pour être compétitifs, c’est-à-dire en définitive pour pouvoir vendre leurs produits et en vivre, il leur faut un outillage, des compétences et des connaissances toujours plus pointues ; ils ont recours à une multitude d’autres entreprises, qui sont souvent celles de grands capitalistes, des fabricants de matériel mécanique, du tracteur à la trayeuse, jusqu’aux fabricants d’engrais, aux laboratoires vétérinaires, aux semenciers. Il y a désormais dans l’agriculture presque autant de salariés intervenant pour des entreprises spécialisées que de propriétaires exploitants.
Les agriculteurs, même ceux qui travaillent seuls sur leur exploitation, réalisent simplement, comme tout producteur, une partie infime du travail social, complètement dépendante du reste, en amont comme en aval, c’est-à-dire pour les moyens de production comme pour l’écoulement des produits. Ils achètent des produits et des services sur le marché mondial et ils vendent leur production sur ce même marché, en concurrence avec tous les autres, même lorsqu’elle est écoulée « localement ». Ils n’ont plus, depuis longtemps, que l’illusion d’être à leur compte, d’être propriétaires, de décider de leur propre vie, mais c’est cette illusion qui dicte leur conduite et en fait, bien souvent, des soutiens de l’ordre bourgeois. Cela ne les empêche pas de subir la loi de la concurrence et d’être ruinés par plus puissants qu’eux, à commencer par les géants de l’agroalimentaire, qui travaillent sur une base industrielle.
C’est précisément l’un de ceux-là, Arnaud Rousseau, à la tête de 700 hectares de terres et du groupe Avril spécialisé dans les huiles, possédant des antennes jusqu’au Brésil, qui préside la FNSEA, le principal syndicat agricole. Ce poste lui permet d’orienter la politique agricole au profit des capitalistes de sa taille, sans lui coûter trop cher en démagogie auprès des plus petits. Rousseau peut ainsi réclamer, mollement il est vrai, le renoncement au traité avec le Mercosur, la liberté de capter l’eau, bien commun, au profit des grandes exploitations, la liberté de répandre les pesticides, la fin des contrôles, la fermeture des frontières. Cela se fera ou non, mais, finalement, comme dans toute l’histoire du capitalisme, la grande entreprise écrasera l’artisan.
Depuis un siècle ou plus, l’État a maintenu la tête hors de l’eau à une fraction de la petite paysannerie propriétaire, de plus en plus réduite au cours des décennies. Alors que la concurrence s’exacerbe dans tous les domaines, il n’est pas certain qu’il continuera à le faire. Les petits et moyens paysans, aveuglés par leurs illusions de propriétaire, continueront- ils alors à soutenir le système qui les tue ? Ou bien les travailleurs de la terre verront-ils tout ce qui les sépare des Rousseau et autres capitalistes agricoles ?