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- Lutte ouvrière n°2998
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il y a 30 ans
Décembre 1995 : Les accords de Dayton et leur héritage empoisonné
Le 14 décembre 1995, mettant fin à quatre années de guerre dans ce qui avait été la Yougoslavie, les accords de Dayton étaient signés à Paris, sous l’égide des États-Unis, par les présidents Milosevic pour la Serbie, Tudjman pour la Croatie et Izetbegovic pour la Bosnie.
De 1992 à décembre 1995, cette guerre a fait entre 200 000 et 300 000 morts, essentiellement des civils, dans tout le pays. Un habitant sur cinq de l’ex-Yougoslavie fut forcé de quitter son domicile ou sa région pour s’installer dans une autre partie du territoire ou à l’étranger. En Bosnie, c’est la moitié de la population qui subit ce sort.
Pour les peuples qui avaient payé chèrement les politiques imposées par les cliques dirigeantes yougoslaves en mal de fiefs, la fin de la guerre était certes un soulagement. Mais ce plan de Dayton, qui se voulait une garantie de paix, divisait la Bosnie, entérinant la pratique de la sinistre « épuration ethnique ». Celle-ci avait été officiellement condamnée par les grandes puissances, mais, dans les faits, encouragée plus ou moins discrètement par elles tout au long du conflit.
Les populations serbes, croates, « musulmanes » bosniaques, étaient désormais regroupées dans des ghettos prétendument homogènes. La Bosnie était partagée en deux entités fédérées : la République serbe de Bosnie, la Republika Srpska, et la Fédération croato-bosniaque. Cette dernière regroupait de façon bancale, et voulue par les chefs de guerre bosniaques et croates, les populations bosniaque et croate, ainsi que le district de Brcko, au nord-est, au statut spécial. Il était décidé que la présidence de cet ensemble, éclaté de fait dès l’origine, serait tournante, serbe, croate et bosniaque, que la Bosnie serait étroitement contrôlée par un haut représentant international, aux pouvoirs étendus, choisi par les pays de l’Union européenne et rendant compte à l’ONU. C’est toujours le cas aujourd’hui. De même, symbole de la mise sous tutelle de la Bosnie par les puissances impérialistes, il lui était imposé une nouvelle monnaie, le KM ou mark convertible, adossée d’abord au mark allemand puis à l’euro. Cette monnaie dite provisoire est encore en vigueur, comme la tutelle des grandes puissances.
La guerre et l’éclatement de la Yougoslavie
Avant d’être entraînés contre leur gré dans la spirale d’une guerre fratricide, débouchant sur cet éclatement de la Yougoslavie, Serbes, Croates et Bosniaques ainsi que d’autres nationalités (Tziganes, Albanais, Hongrois) vivaient côte à côte depuis près de quarante ans dans un même État. Jusqu’à la fin des années 1980 cette fédération de six républiques, Slovénie, Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Macédoine, plus deux régions autonomes, la Voïvodine et le Kosovo, avec sa capitale fédérale, Belgrade, gardait une certaine unité forgée dans les années où le pays était dirigé par Tito. Mais la mort de celui-ci, en 1980, ouvrit la voie aux luttes des prétendants à sa succession. Leur soif de pouvoir et la menace d’une explosion sociale, alors que des grèves agitaient le pays, poussèrent les couches dirigeantes des différentes républiques à spéculer sur les rivalités nationales, afin de dévoyer le mécontentement populaire.
C’est en reprenant à son compte la démagogie des courants nationalistes serbes, qu’en 1991 Milosevic réussit à s’imposer à la tête de la Serbie face à ses concurrents. Telle fut aussi la politique de Tudjman, le premier président de la République de Croatie, qui mit en avant un fatras nationaliste croate symétrique à celui de Milosevic. Mais, dans chacune de ces républiques – à l’exception peut- être de la Slovénie – les populations étaient très mélangées, les diverses nationalités étant dispersées dans tout le pays. Pour constituer un État serbe ou un État croate bien à eux, leurs dirigeants devaient se disputer le contrôle de territoires où coexistaient des populations de ces différentes nationalités, et donc chercher à les « purifier ethniquement ». Cela était plus vrai encore en Bosnie-Herzégovine, où les populations étaient bien plus entremêlées que dans le reste de la Yougoslavie. Les un peu plus de 4 millions d’habitants de cette république se répartissaient entre 31 % de Serbes, 17 % de Croates et plus de 43 % de Bosniaques à côté de nationalités moins nombreuses.
En juin 1991, la Slovénie et la Croatie, deux des républiques de la Fédération yougoslave les plus développées, proclamèrent leur indépendance. Milosevic n’intervint pas lors de la sécession de la Slovénie. Mais, en Croatie où existait de fortes concentrations serbes, l’armée fédérale, de plus en plus contrôlée par le pouvoir serbe, intervint. Le choix de la Bosnie- Herzégovine de se déclarer indépendante, le 3 mars 1992, la précipita à son tour dans une guerre atroce.
La responsabilité des dirigeants impérialistes
Si la volonté des dirigeants serbes, croates, slovènes de se partager des fiefs entraîna le pays dans la guerre et conduisit à sa désintégration, l’intervention des puissances impérialistes ne fit qu’aggraver la situation. Quand il devint évident que l’État yougoslave était en train d’éclater, chaque puissance impérialiste chercha à tirer parti de la situation en soutenant la clique nationale à laquelle elle était historiquement liée. L’impérialisme allemand s’étant appuyé à une époque sur le nationalisme croate, l’Allemagne et l’Autriche s’empressèrent de reconnaître l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie dès janvier 1992.
Suivant la tradition de sa diplomatie, le gouvernement français apporta son soutien aux dirigeants serbes, donc à Milosevic. Mitterrand alors président de la République déclara lors du conseil des ministres du 7 août 1991 : « Nous ne devons pas négliger de tenir compte des amitiés traditionnelles. Pour nous, comme pour les Russes, c’est la Serbie. La Slovénie et la Croatie sont plutôt tournées vers les Germains. »
Au fil des combats, la situation en Bosnie-Herzégovine devint de plus en plus inextricable et dramatique pour les peuples. Milosevic voulait avoir la part du lion en Bosnie pour bâtir une « Grande Serbie ». De même Tudjman voulait se tailler dans cette mosaïque de peuples un espace purement croate. Le 5 avril 1992, les milices armées serbes dirigées par Ratko Mladic commencèrent le siège de la capitale bosniaque, Sarajevo, semant la terreur parmi ses 350 000 habitants, qui allaient rester piégés dans cette cuvette infernale des mois durant. Une politique systématique de purification ethnique fut mise en œuvre par Karadzic avec le soutien du chef de la Serbie, Milosevic. À Srebrenica en 1995, à la frontière entre la Bosnie et la Serbie, 8 000 adultes et enfants bosniaques furent massacrés sans que les forces de l’ONU présentes sur le terrain fassent quoi que ce soit pour l’empêcher.
Les dirigeants occidentaux prétendaient éteindre le feu en s’entendant avec les pyromanes. Les États-Unis, qui avaient laissé les puissances impérialistes d’Europe s’embourber dans cette situation, finirent par s’engager sur le plan diplomatique et sur le plan militaire. Les prétendus plans de paix se succédèrent jusqu’à ce que, en décembre 1995, les grandes puissances avalisent un charcutage de la Bosnie. Pour ses habitants, cela créait une situation invivable, et qui le reste aujourd’hui. Ces découpages de la Yougoslavie sur des bases ethniques ont été une horreur sanglante pour ses populations, entraînant une énorme régression sur le plan social.
Trente ans après Dayton, les Milosevic, Tudjman, Izetbegovic, sont morts. Mais les dirigeants actuels continuent à entretenir les mêmes brûlots afin de diviser les populations, et les manœuvres des dirigeants européens continuent afin de maintenir leur influence dans la région.