Ukraine : De la « vague pro-occidentale » à celle du mécontentement social ?29/10/20142014Journal/medias/journalnumero/images/2014/10/une2413.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Ukraine : De la « vague pro-occidentale » à celle du mécontentement social ?

« Écrasante victoire des pro-occidentaux », « Vague pro-occidentale »... Les médias en France n'ont pas lésiné sur les superlatifs pour qualifier les résultats des premières législatives en Ukraine après la destitution du président Ianoukovitch, fin février. Et cela quitte à tordre le bras à la réalité.

Le camp des blocs électoraux affichant une orientation antirusse réalise certes un score cumulé d'environ 70 % des suffrages exprimés. Mais le camp adverse, celui dit du Bloc d'opposition et du Parti communiste, qui visait l'électorat du Parti des régions de l'ex-président déchu, a, malgré les pronostics des instituts de sondage, réuni une bonne part des 30 % restants, un nombre de voix substantiel. Ce résultat n'est pas mince si l'on tient compte du fait que cinq millions d'électeurs n'ont pu voter dans des régions qui étaient des places fortes du pouvoir précédent : en Crimée, désormais rattachée à la Russie, et dans la partie du Donbass que contrôlent les séparatistes prorusses. D'autre part, si le bloc du président Porochenko est arrivé en tête, c'est peut-être aussi que, faute de mieux, une partie de l'électorat désenchanté le considère comme un peu moins va-t-en-guerre que ses rivaux et ouvert à des pourparlers avec la Russie, et pense qu'il saura en finir avec cette guerre fratricide.

Une forte abstention

Mais surtout, même là où Kiev a pu organiser ce scrutin, près d'un électeur sur deux (47,7 %) ne s'est pas déplacé. Les espoirs en un régime débarrassé de la corruption des dirigeants et du pouvoir de ces richissimes parasites que sont les oligarques ont commencé à se dissiper, après avoir été le ressort d'un certain soutien populaire aux activistes du Maïdan. Huit mois ont suffi, depuis la victoire du Maïdan, pour que toute une partie de la population constate que les oligarques pro-Ianoukovitch d'hier n'ont pas cédé de terrain, mais qu'ils tiennent comme jamais le haut du pavé, à commencer par l'un d'entre eux, le milliardaire et nouveau président Porochenko. Quant au clanisme du pouvoir et à la corruption des dirigeants, c'est tous les jours ou presque que l'on peut en voir des exemples s'étaler au grand jour.

Ce qu'on n'ose appeler le nouveau pouvoir, tant il a recyclé l'immense majorité des dirigeants et privilégiés du régime précédent, a usé du prétexte de la guerre dans l'Est pour faire taire toute critique, développant le nationalisme ukrainien afin d'obliger la population à faire bloc derrière lui, quoi qu'il fasse. Certes, les agissements de Poutine ont grandement favorisé la tâche aux dirigeants de Kiev. Le Kremlin soutient les séparatistes de l'Est et a récupéré la Crimée, que Khrouchtchev avait cédée à l'Ukraine il y a un demi-siècle, du temps où elle et la Russie faisaient partie du même pays, l'Union soviétique. Par son mépris des populations, qu'il prétendait arracher au nationalisme ukrainien, il a écoeuré nombre de russophones en Ukraine, y compris dans le Donbass. D'une certaine façon, le nationalisme revanchard du Kremlin a facilité la tâche du nationalisme pro-occidental des partis au pouvoir à Kiev.

Une crise économique profonde

Mais, même ainsi prise entre le marteau et l'enclume d'ennemis qui sont d'abord les siens, la population travailleuse d'Ukraine, toutes régions et toutes langues confondues, n'a sans doute plus guère d'illusions sur ce que préparent contre elle les hommes aux commandes à Kiev.

Ceux-ci n'ont cessé de dire que ces législatives anticipées étaient indispensables pour donner une légitimité démocratique aux nouvelles autorités. Mais, en l'occurrence, ladite légitimité va leur servir à dire à cette même population : « C'est vous qui l'avez voulu et l'avez décidé par votre vote. » Après ces législatives, le pouvoir ukrainien va se sentir les mains libres pour appliquer les mesures drastiques que les autorités financières internationales et les gouvernants des grandes puissances occidentales le pressent de mettre en oeuvre : coupes dans les budgets sociaux, suppression de subventions aux plus démunis. Le doute n'est pas permis quand, en quelques mois d'exercice du pouvoir, les autorités ont déjà gelé les pensions, les salaires du secteur public, réduit les subventions sur l'énergie, le logement, les transports publics, la santé...

On assiste à l'effondrement de la monnaie, qui a perdu la moitié de sa valeur de change en un an, au développement du chômage, à une inflation qui lamine des salaires ouvriers ne dépassant que rarement l'équivalent de 200 ou 300 euros mensuels. Alors que la production industrielle connaît un fort recul, les mesures prises et celles qui vont l'être vont précipiter les classes populaires dans un dénuement terrible. Et cela pour que les grands groupes capitalistes présents en Ukraine et les prêteurs de la finance internationale continuent à faire des profits dans ce pays.

La brutalité de ces mesures, l'appauvrissement rapide de la majorité, alors qu'une minorité de parasites locaux paradent dans leurs voitures de luxe, tout cela provoquera-t-il une vague de mécontentement social massif contre ce pouvoir, ses privilégiés et les grandes puissances qui les protègent ? En tout cas, il faut le souhaiter.

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