Échos d'une catastrophe annoncée18/06/20092009Journal/medias/journalnumero/images/2009/06/une2133.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Procès AZF - Toulouse

Échos d'une catastrophe annoncée

« Accuser Total, ce n'est pas mettre en cause les salariés, à moins qu'ils n'aient fait allégeance au groupe », disait un salarié d'AZF qui s'était porté partie civile pour citer Total à comparaître, dans le procès de l'explosion AZF. Il faisait référence à la manière dont certains ex-salariés regroupés dans l'association reprenaient les thèses de Total, en se considérant comme visés par les accusations de non-respect de la sécurité.

L'usine AZF qui a explosé le 21 septembre 2001, faisant 31 morts, était par certains aspects à la pointe du progrès, en particulier dans certains secteurs de production : automatismes sophistiqués, régulation, surveillance informatisée, etc.

Mais il y avait aussi les parties de l'usine moins modernes, où les fuites et les incidents divers étaient fréquents et le travail harassant, transformant les huit heures de quart en vrai calvaire.

Les règles de sécurité entraient parfois en conflit avec les impératifs de la production, tels que les concevait le patron, et les fameux « gains de productivité » qui remplissaient les notes de service. Ainsi, pour ne pas embaucher, on confiait des secteurs entiers à la sous-traitance, et les intérimaires embauchés par ces sous-traitants avaient une formation à la sécurité aussi sommaire que leur paie.

Quant aux normes légales, l'évolution de la législation en matière de pollution et de sécurité a contraint la direction à se plier à de nouvelles exigences. Mais les patrons savent tirer parti de toutes les faiblesses des règles qu'on essaie de leur imposer. Il en va pour les règles régissant la sécurité du travail comme pour celles régissant la fiscalité : les patrons se « débrouillent » et ont une armée de spécialistes pour « faire avec », et passer chaque fois que possible au travers.

Sauf qu'à AZF on ne produisait pas des casseroles, mais des matières dangereuses, pour les ouvriers qui les manipulaient mais aussi pour les riverains. Et, à la réflexion, le miracle dans ces circonstances est qu'il n'y ait pas eu d'accident grave avant 2001.

Pour illustrer concrètement cette situation, voici une série de petits articles extraits des bulletins Lutte Ouvrière, édités par des travailleurs de l'usine et parus avant le 21 septembre 2001.

On vit une époque moderne (30 juin 1997)

À la Dissolution de l'Urée, l'espèce d'engin à godets utilisé pour ramasser l'urée en grains n'a presque plus de frein. Et il arrive que le seul moyen qui l'arrête avec une certaine efficacité, ce soit lorsqu'il tape dans les murs du silo.

On se demande dans quel paquet de Bonux les grands pontes qui font ce type d'économies de bouts de chandelle ont trouvé leur permis de conduire... une usine.

Encore un coup de chance (3 novembre 1997)

Samedi au NR (atelier de production d'ammoniac) : fuite de vapeur, à 140 bars, sur les obturateurs. Dimanche : fuite d'hydrogène par la bride d'un capteur thermique qui s'enflamme, un passage de câbles électriques prend feu. La série noire continue.

Il paraît que le patron se fait du souci pour sa place, vu tous les problèmes que subit son joujou depuis des mois. Il est peut-être mal, mais c'est encore nous qui sommes aux premières loges.

Ras le bol ! (14 décembre 1998)

À ACD ou aux Nitrates, il ne se passe pas un week-end sans qu'il y ait de la casse. La maintenance n'arrête pas d'intervenir. Que ce soit sur des cribles, des pompes ou des tapis aux Nitrates. Que ce soit sur des vis ou des moteurs à l'ACD. En fait, les patrons de GP (Grande Paroisse, nom que portait l'usine) ne parlent que de compétitivité, tout en se refusant à investir réellement en moyens matériels, en entretien et en effectifs. Tant que ça tient vaille que vaille, ils tirent sur la ficelle en l'usant jusqu'à la corde...

Un de plus (6 avril 1999)

Sur le chantier de la Mélamine, un ouvrier de Cegelec est passé à travers un faux plancher du local électrique. Il a eu de la chance, il n'a pas été électrocuté, mais il s'est blessé à la jambe.

On nous parlera peut-être de fatalité, ou on nous dira que le risque zéro n'existe pas, etc. Plutôt que de demander à des tas d'ingénieurs d'user leur matière grise sur l'art et la manière de réduire les coûts de production pour le patron, on ferait mieux de leur demander de plancher sur les innombrables problèmes d'insécurité qui nous guettent aux quatre coins de l'usine. Ras le bol de compter sur la chance : on veut gagner notre vie sans risquer de la perdre. Il n'y a aucune fatalité, c'est le patron qui est responsable.

Pas prioritaire (13 juin 2000)

Une partie de l'atelier des Nitrates est rongée jusqu'à l'os et, malgré les incidents divers et répétés, rien ne semble prévu. Peut-être verra-t-on un examen des structures des bâtiments concernés ? Et puis, on fera peut-être une commission d'études, qui soumettra ses travaux à un cabinet d'experts, qui rendra compte de ses réflexions au patron, s'il a le temps d'écouter, etc.

Il n'y a pas que le nitrate qui ronge. Il y a aussi la rapacité de ces patrons qui n'ont d'yeux que pour la courbe de leurs profits, et tant pis si on fait travailler les ouvriers dans des conditions lamentables ! (...)

Trois jours avant l'explosion GP : danger ! (17 septembre 2001)

Dernièrement, à l'ACD, il y a eu 11 passages à l'infirmerie sur deux quarts consécutifs : pratiquement tout le monde y est passé. Cela faisait suite à des émissions de poussières chlorées. Tellement qu'à l'intérieur de la salle de contrôle il fallait garder les masques ; alors à l'extérieur ! Bilan, des yeux de « mixomatosés », pas dormir de la nuit, et la peur au ventre de remettre ça le lendemain.

Tout cela parce qu'on répare au dernier moment, ou quand on ne peut faire autrement, ou quand il y a l'argent pour ça. Ils méprisent nos conditions de vie et notre santé. Eh bien, si ça se renouvelle, qu'ils ne s'étonnent pas si on baisse les manivelles.

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