Chirac à la télévision : Grands mots et pas de remèdes17/11/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/11/une1946.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Editorial

Chirac à la télévision : Grands mots et pas de remèdes

Lundi soir 14 novembre, dans sa déclaration télévisée, Chirac n'a pas lésiné sur les grands mots, invoquant les "valeurs de la République", "la justice, la fraternité, la générosité". C'est évidemment plus facile de parler de "générosité" et de condamner en paroles les discriminations, que de libérer les fonds qui seraient nécessaires à l'Éducation nationale pour donner à tous les jeunes des banlieues un véritable accès aux connaissances, à la culture. Surtout quand on préside un régime qui préfère multiplier les cadeaux aux plus riches que donner aux services publics les moyens de fonctionner correctement.

Mais il est vrai qu'en ce qui concerne les responsabilités dans la situation présente, Chirac n'a trouvé qu'à condamner la prétendue démission des parents, menaçant de sanctions ceux qui ne prendraient pas "toutes leurs responsabilités". C'est se moquer du monde, quand on applique une politique qui dans tous les domaines (logements insuffisants et insalubres, extension du travail de nuit et du week-end) rend de plus en plus difficile la vie de famille de milliers de travailleuses et de travailleurs. Et ce n'est certainement pas en proclamant, comme il l'a fait, qu'il "faut être strict dans l'application des règles du regroupement familial" qu'on permettra aux parents immigrés de mieux pouvoir s'occuper de leurs enfants!

Quant aux solutions avancées par Chirac, ce n'est que poudre aux yeux. Le "service civil volontaire" qu'il a présenté comme une innovation ne fait que regrouper pour l'essentiel des bricolages déjà existants: la "Défense, deuxième chance" qui vise surtout à créer un milieu de recrutement plus facile pour l'armée, les "cadets de la République" destinés à jouer le même rôle pour la police, et si les promesses sont tenues quelques milliers de "contrats d'accompagnement à l'emploi", c'est-à-dire de sous-contrats, qui ne représentent rien par rapport à l'étendue du chômage.

Chirac a demandé aux communes qui n'appliquent pas la législation sur le "logement social", et qui sont le plus souvent des municipalités UMP, de s'y conformer, comme s'il suffisait de le lui dire pour voir Sarkozy ou son successeur construire des HLM à Neuilly. Il a multiplié les conseils aux partis politiques, aux syndicats, aux chaînes de télévision pour qu'ils fassent quelque chose contre la discrimination. Mais à supposer que les grands partis politiques fassent une place un peu plus grande à des personnes issues de l'immigration (et on peut en douter, quand on voit quelle mauvaise volonté ils mettent à donner des responsabilités aux femmes), à supposer que les chaînes de télévision engagent un peu plus d'animateurs ou de journalistes à la peau un peu plus foncée que la moyenne, qu'est-ce que cela changerait? Il y aurait quelques alibis, quelques Azouz Begag de plus pour essayer de prouver que, même issus des quartiers défavorisés, certains peuvent s'en sortir? Mais cela, on le sait depuis longtemps. Le problème, ce n'est pas celui des exceptions, c'est celui de la grande masse des jeunes laissés sans éducation et sans choix d'avenir autre que le chômage et les petits boulots, ou la débrouille individuelle.

Reste l'annonce de la prolongation pour trois mois de "l'état d'urgence", mesure contestée par la gauche parlementaire (qui voudrait bien faire oublier que, pour avoir été quinze ans au gouvernement durant les vingt-cinq dernières années, elle porte elle aussi une énorme responsabilité dans la situation présente), et votée le 15 novembre par la droite à l'Assemblée nationale. Cette décision satisfera sans doute la fraction la plus réactionnaire de l'électorat, mais ce qui est sûr, c'est que si elle se traduira par plus de brimades policières pour l'ensemble de la jeunesse, voire pour toute la population des quartiers dits "sensibles", elle n'empêchera pas le cas échéant de nouvelles explosions de colère aveugle.

Durant ces quatorze minutes de monologue, Chirac n'a tout de même pas osé réutiliser l'expression "fracture sociale", son slogan de 1995. Mais c'est sans doute parce que cela aurait trop mis en évidence l'hypocrisie du discours du chef d'un État qui parle des pauvres quand cela l'arrange, mais qui ne donne qu'aux riches.

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