Congo-Brazzaville - L’affaire des «disparus du Beach» : Parodie de justice avec la complicité de la France01/09/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/09/une1935.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Congo-Brazzaville - L’affaire des «disparus du Beach» : Parodie de justice avec la complicité de la France

Le 17 août, après trois semaines d'un simulacre de procès et d'une instruction bâclée, à Brazzaville, au Congo, la justice aux ordres du dictateur Denis Sassou Nguesso a acquitté quinze militaires de haut rang, généraux et colonels, et quelques sous-fifres. Tous étaient accusés d'avoir participé aux massacres de plus de 350 réfugiés congolais de retour dans leur pays, au port fluvial dit du «Beach», en 1999.

L'État congolais a seulement été condamné, pour la forme, à verser 10 millions de francs CFA (soit 15000 euros) à chaque famille des seules 86 victimes reconnues! Dans cette affaire dite des «disparus du Beach», Sassou Nguesso a reçu l'appui de la France pour éviter que toute la lumière soit faite sur ce massacre commis par les sbires d'un «dictateur ami».

Le Congo-Brazzaville a connu, au cours des années 1990, trois guerres civiles: en 1993, 1997 et 1998, avec pour principal enjeu le contrôle de la rente pétrolière. Paris a été -et est toujours- le principal soutien de la dictature de Denis Sassou Nguesso, revenu au pouvoir en 1997, au prix de combats meurtriers et de massacres de populations civiles.

À l'époque, la compagnie pétrolière Elf Aquitaine et le gouvernement français avaient financé l'armement des sinistres milices Cobras de Sassou Nguesso, pour que celui-ci reprenne le contrôle du pouvoir, l'objectif étant d'éviter que les puits de pétrole ne tombent sous le contrôle des compagnies pétrolières américaines, appelées par l'ancien président de la République, Pascal Lissouba.

Auto-proclamé président de la République et à peine installé au pouvoir avec l'aide de la France, Sassou Nguesso a déclenché une troisième guerre civile en 1998. Il a multiplié les offensives militaires en direction des régions du Sud-Congo, dans les quartiers sud de la capitale Brazzaville (Bakongo, Makélékélé), abritant des populations originaires du sud du pays. L'armée gouvernementale et les milices parallèles ont alors commis des massacres dans la région du Pool, du Niari, entraînant la fuite de plusieurs centaines de milliers de personnes vers la forêt équatoriale et les villages voisins en République Démocratique du Congo (Kinshasa).

C'est en mai 1999, au terme d'un accord entre le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa et le Haut commissariat aux réfugiés (HCR), prévoyant le retour des réfugiés, que s'est déroulée l'affaire dite des «disparus du Beach». Encadrés par le HCR, confiants dans les déclarations d'apaisement du pouvoir, les réfugiés congolais débarquèrent au port fluvial dit du «Beach». Mais là, l'armée et les milices les attendaient et les scindèrent en plusieurs groupes: militaires, femmes, hommes valides, et notamment des jeunes. Retirés des rangs, ces derniers furent transférés à la Direction des renseignements militaires et au palais présidentiel, puis disparurent. Probablement massacrés, comme bien d'autres civils.

Des témoins, des familles de disparus, regroupés en associations, ont alors porté plainte pour «génocide», «crimes de guerre», «crimes contre l'humanité», à l'encontre du dictateur congolais et de ses principaux hommes de main, le général Norbert Dabira et Jean-François Ndengue, chef de la police congolaise (en charge de la sécurité du port du Beach en 1999). La plainte a été déposée auprès du tribunal de grande instance de Meaux, en France. En effet les deux derniers dignitaires cités y ont une résidence secondaire et les familles de disparus se sont appuyées sur la législation internationale autorisant un tribunal français à poursuivre et à juger toute personne coupable, même hors de France, d'actes de torture ou de crimes.

C'est au cours d'un voyage privé que le général Dabira a été entendu par un juge d'instruction. Le chef de la police Ndengue, lui, fut même incarcéré quelques jours à la prison de la Santé en mars 2004. Prestement libéré en pleine nuit, sur ordre exprès de l'Elysée, aussitôt il s'envola pour le Congo. Suite aux protestations de Sassou Nguesso, le gouvernement français intervint, dessaisissant le tribunal de Meaux de l'affaire et renvoyant celle-ci devant une juridiction congolaise, une manoeuvre pour mettre un terme à toutes les poursuites judiciaires.

Le procès truqué de Brazzaville vient donc de prendre fin: les juges de Brazzaville étaient assistés... de «civils» en armes, tandis que les «accusés» venaient libres au tribunal, soutenus par leurs «fan clubs» et repartaient dans leurs grosses limousines. Les avocats de l'accusation étaient, eux, protégés par des gardes du corps. De nombreux témoins avaient subi des pressions morales et physiques et étaient même interdits d'accès au procès. À ceux qui pouvaient y assister, on coupait la parole, tandis que les «accusés» pouvaient parler sans fin! De nombreuses associations de victimes ont d'ailleurs refusé de participer à cette mascarade qui avait pour seul but avoué d'innocenter les coupables.

Le gouvernement français a donc tout fait pour étouffer l'affaire des «disparus du Beach». La Chancellerie parisienne a même travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement congolais, car il fallait à tout prix protéger «les amis congolais»: le dictateur-président et ses hommes de main. Et cela afin de préserver les intérêts sonnants et trébuchants de «l'amitié franco-congolaise», même si celle-ci est entachée de sang.

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