Iran : La population pauvre ne se paiera pas toujours de discours30/06/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/07/une1926.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Iran : La population pauvre ne se paiera pas toujours de discours

Le deuxième tour de scrutin des élections iraniennes a vu la victoire de Mahmoud Ahmadinejad, maire de Téhéran depuis 2003. Elu selon les chiffres officiels avec près de 62% des voix, il sera le premier président laïc depuis qu'a été instaurée la République islamique en 1979; laïc mais pas moins intégriste puisque celui qui se présentait comme un candidat intègre face à la corruption, comme un homme simple se mettant à la portée des petites gens, est aussi un gardien de la stricte tradition de l'Islam. Il avait rectifié la tenue considérée comme trop évoluée des femmes employées à la mairie et fait transformer les centres culturels en lieux de culte.

Ses premières déclarations après son élection n'en ont pas moins été destinées aux milieux d'affaires. «Nous allons développer les investissements nationaux et étrangers en Iran», a-t-il déclaré dans sa première conférence de presse, dimanche 26 juin, faisant allusion à des «obstacles bureaucratiques qui ont mis en péril la sécurité des investissements». Il a aussi précisé qu'il n'était pas question de renoncer aux privatisations: «La part de l'État est trop importante». À son vibrant appel «Nous avons besoin de la Bourse, c'est un vecteur d'investissement», celle de Téhéran, qui avait reculé de 126 points le samedi, au lendemain de l'élection, s'est montrée rassurée le dimanche. D'ailleurs, le lundi, son conseiller économique forçait encore la dose en confirmant l'intention du gouvernement d'abaisser les taux d'intérêt pour les investissements des entreprises.

Les milieux d'affaires rassurés

Il semble en effet que les milieux des affaires et de la finance avaient fait leur favori de l'ancien président, Rafsandjani, adversaire d'Ahmadinejad au deuxième tour et présenté comme le candidat des «réformateurs» et «réformateur» lui-même. Si tant est que ce mot ait un sens dans un Iran placé depuis plus de vingt-cinq ans sous la dictature de religieux obscurantistes. La seule véritable ouverture sous Rafsandjani aura été celle faite aux capitaux et à la corruption à de multiples étages, dans l'administration et le secteur pétrolier.

Une fraction importante de l'électorat, officiellement 41% des électeurs, se serait abstenue. Une fraude importante a été dénoncée par des candidats écartés au premier tour, dans un scrutin pipé, où les candidats devaient être accrédités par le Conseil des Gardiens de la révolution, cette police politique islamiste mise en place après la prise de pouvoir de Khomeiny en 1979. Cela dit, pour autant qu'on puisse le savoir, il semble donc qu'une fraction de la population pauvre iranienne se soit retrouvée dans le discours d'Ahmadinejad, lorsqu'il s'attaquait à la corruption et promettait de «nettoyer» l'Iran: cet ancien officier des Bassidji, les milices islamiques créées pendant la guerre Iran-Irak de 1980-1989 avait poussé la démagogie jusqu'à endosser une tenue d'éboueur, au lendemain de son élection à la mairie de Téhéran, pour balayer, métaphoriquement on s'en doute, les rues de la capitale.

Mais, outre le fait qu'il y a lieu de s'inquiéter d'un possible durcissement de la réglementation à l'égard des femmes dans les lieux publics, rien dans la campagne d'Ahmadinejad ni dans ses déclarations post-électorales ne va dans le sens de l'amélioration de la situation de la population laborieuse et des pauvres.

Un pays riche, une population pauvre

Dans ce pays riche de pétrole et de gaz, deux millions d'enfants -sur 70 millions d'habitants- vivent dans les rues et 60% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. La richesse de l'Iran semble concentrée entre les mains d'une cinquantaine de familles milliardaires en dollars, de riches mollahs et de l'état-major militaire. La corruption, la drogue et la prostitution sont favorisées et entretenues à tous les niveaux de l'appareil d'État, au point d'être des instruments essentiels du pouvoir. S'adressant au salarié iranien moyen, gagnant environ 150 dollars par mois, écrasé par les dettes et l'inflation, le futur élu pouvait toucher juste en demandant «Comment un tel homme peut-il garder sa dignité devant sa femme et ses enfants?». Visiblement, il a su faire appel, à la fois, à un sentiment d'injustice devant la misère générale, en dépit des cours élevés du pétrole dans un pays quatrième producteur mondial, et à une conception profondément rétrograde des rapports hommes-femmes, qui semble avoir constitué une bonne part de son fonds de commerce.

Dans un pays où le chômage, officiellement de 16%, frôlerait en réalité les 30% de la population active et où l'inflation atteint 16% par an, il a pourtant semblé nécessaire aux fractions les plus réactionnaires du pouvoir que les Gardiens de la révolution et les milices, soutiens actifs d'Ahmadinejad, soient présents dans les lieux de vote pour intimider les électeurs. Dans certaines villes, comme Kermanshah, dans le Kurdistan iranien, la loi martiale a été instaurée le jour de l'élection.

«C'est le meilleur résultat qui soit. Aujourd'hui, on ne pourra plus tromper le peuple et la communauté internationale sur ces prétendus réformateurs qui étaient au pouvoir» a déclaré amèrement une habitante de Téhéran à des journalistes. Mais le résultat électoral, loin de résoudre un tant soit peu les problèmes qui touchent la population iranienne, ne pourra vraisemblablement qu'aggraver la pression d'une dictature politique affublée des oripeaux de la religion. Cependant, les discours anti-américains auxquels font écho les déclarations de Bush contre le pouvoir iranien n'empêchent pas les affaires avec les compagnies occidentales, tandis que le nouveau gouvernement tente de se concilier les bonnes grâces des gouvernements ouest-européens, de Blair ou de Chirac, en promettant de continuer le «dialogue sur le dossier nucléaire», par exemple. Mais ce qui est à souhaiter, c'est surtout qu'il ait à affronter le mécontentement de classes laborieuses lasses qu'on veuille les payer de discours religieux et de démagogie.

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