La "déferlante" du textile chinois : Une démagogie cousue de fil blanc28/04/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/04/une1917.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Leur société

La "déferlante" du textile chinois : Une démagogie cousue de fil blanc

"La situation est très grave" affirment en choeur Chirac, son ministre du Commerce extérieur, celui de l'Industrie et le président de l'Union des industries textiles, Guillaume Sarkozy, le frère de l'autre.

La "situation" en question est celle qu'aurait créée, depuis le 1er janvier, la levée des quotas d'exportations de textiles dans le monde entier. Ce système de quotas, l'Europe, l'Amérique et le Japon l'avaient imposé au reste du monde durant trente ans pour protéger leurs industriels de la concurrence des pays pauvres. Et, face à ce qui serait, selon Libération, une "déferlante des textiles chinois", certains dans l'Union européenne -une douzaine de pays, dont la France- réclament la mise en place d'une "clause de sauvegarde" qui instaure un nouveau contingentement des importations textiles du Tiers-Monde.

En un an, dans l'Union européenne, il y aurait ainsi 534% de pull-overs, 183% de chaussettes, 63% de soutiens-gorge en plus venus de Chine, dit le patronat du textile et de l'habillement. S'il n'exagère pas, cet afflux pourrait évoquer ce qui s'était passé, en sens inverse, au 19e siècle. À l'époque, la Grande-Bretagne et la France avaient inondé la Chine de leurs produits, dont l'opium produit dans leurs colonies, en envoyant leurs marines de guerre menacer la Chine. Aujourd'hui, bien sûr, aucune jonque armée jusqu'aux dents ne remonte la Seine ou la Tamise.

En revanche, on voit les Wall Mart, Carrefour, Auchan et autres H&M profiter de l'occasion offerte par la suppression des quotas pour se ruer sur la Chine et s'y approvisionner. En jouant sur la concurrence entre les produits chinois et ceux venus du Maghreb, du Mexique, de Maurice, du sous-continent indien, mais aussi d'Europe de l'Est, ils réduisent le coût des produits qu'ils commercialisent et augmentent d'autant leurs bénéfices. Les premières victimes de cette course au profit planétaire débridée sont les travailleurs eux-mêmes car les parts de marché que la Chine a gagnées en un an, l'ont d'abord été au détriment d'autres producteurs du Tiers-Monde, sans que les ouvriers chinois en soient mieux payés, au contraire. Et cela que ce soit par des exploiteurs locaux ou par de grands groupes capitalistes d'ici, qui font produire en Chine avec un label local mais pour des capitaux bien occidentaux.

En effet, durant ces trente dernières années, bien des choses ont changé dans le monde du textile. En France, disparus les Boussac, Prouvost, ces industriels qui avaient fait partie du gratin capitaliste. Mais leurs héritiers ont fort bien survécu au saccage de centaines de milliers d'emplois dans ce secteur tandis que, même avec le système des quotas, les travailleurs du textile d'ici n'étaient en rien protégés de la loi du profit capitaliste. Et pendant que les industriels occidentaux abandonnaient au Tiers-Monde la fabrication de produits de bas de gamme, à faible valeur ajoutée, ils se réservaient notamment la conception, la production et la commercialisation de fibres dites innovantes, et très rentables, utilisées dans l'habillement, mais aussi la médecine, la chimie, la construction, le génie civil, etc.

Bien sûr, des petits patrons du textile, d'ailleurs moins en France qu'en Europe de l'Est et du Sud, risquent de pâtir de la fin des quotas. C'est ça, la concurrence capitaliste, et il faut le culot d'un Guillaume Sarkozy pour invoquer les milliers d'emplois qui sont ainsi menacés, lui qui, en novembre 2002, se disait "fier d'être un patron industriel qui délocalise".

Spécialiste de la "fracture sociale", Chirac nous la joue maintenant "fibre sociale". Agiter le "péril jaune" lui permet de faire croire que l'Union européenne pourrait nous en protéger -et à la veille d'un référendum qui se présente mal pour lui, tout est bon. Quant à Sarkozy, outre qu'il est en campagne pour succéder à Seillière à la tête du Medef, et veut donc apparaître comme le meilleur défenseur de ses mandants patronaux, il voit dans la situation actuelle une occasion à saisir: pour obtenir des aides supplémentaires de Bruxelles et des États en faveur des industriels du textile et pour mettre sur le dos de la Chine de nouveaux licenciements voulus par le patronat d'ici.

Juste avant de se rendre à Pékin pour y défendre les intérêts des grands trusts européens (et y vendre quelques nouveaux Airbus contre des dizaines de millions de chemisettes -il paraît que c'est le "prix"), le commissaire européen au Commerce, Peter Mandelson, avait laissé entendre qu'il ne faudrait pas trop que le patronat européen du textile pleure la bouche pleine. Deux jours plus tard, les jérémiades des Chirac-Sarkozy semblent avoir payé: Bruxelles vient de lancer un plan de sauvegarde... des intérêts du patronat du textile.

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