L'adhésion de la Turquie : À bas les frontières entre les peuples!15/12/20042004Journal/medias/journalnumero/images/2004/12/une1898.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

L'adhésion de la Turquie : À bas les frontières entre les peuples!

Le 17 décembre, le Conseil européen devait décider si oui ou non des négociations en vue de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne pourraient s'ouvrir. Il ne s'agit que de la possibilité de commencer à discuter, l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne n'étant pas envisagée, dans le meilleur des cas, avant une dizaine d'années! Mais, depuis des semaines déjà, se déchaînent les réactions hostiles, de l'extrême droite à une partie du PS.

Un certain nombre de politiciens, de De Villiers en passant par Bayrou jusqu'à Badinter, ancien ministre de la Justice socialiste, se relaient pour avancer des arguments hypocrites et démagogiques. Certains opposent le fait que la Turquie ne serait pas européenne, mais ne sont par ailleurs en rien choqués par le fait que la Guyane française, située sur le continent américain, ou la Réunion au coeur de l'océan Indien, fassent partie de l'Union européenne. D'autres avancent le "fossé religieux" qui existerait entre l'Europe "chrétienne" et ce pays à majorité musulmane. D'autres encore opposent le non-respect des droits de l'Homme, et en particulier la non-reconnaissance du génocide arménien de 1915. Est agité également le spectre de l'afflux possible de la main-d'oeuvre turque.

Cet assaut d'objections vise évidemment à plaire à un électorat réactionnaire, voire xénophobe et raciste, et à faire croire aux travailleurs français que l'entrée de la Turquie, avec ses 70 millions d'habitants qui ne disposent que d'un revenu égal à 25% de celui de l'Union européenne, représenterait un danger pour eux.

En fait, une union douanière unit déjà la Turquie avec l'Union européenne depuis le 1er janvier 1996, ce qui signifie que les taxes douanières limitant l'entrée des marchandises européennes sur le territoire turc, et réciproquemment, ont été abolies. Et cela est très favorable aux capitalistes européens, et aux capitalistes français en particulier. En 2004, d'après le Figaro entreprises du 13 décembre, les Turcs ont acheté 700000 voitures, contre 500000 l'année dernière. AXA qui réalise une grande part de son activité avec l'assurance automobile, table sur une progression record de 35 à 40% en 2004. "Notre chiffre d'affaires devrait dépasser 400millions d'euros, contre 320 millions l'année dernière", illustre Jean-Raymond Abat, directeur général de la région Méditerranée chez le numéro un mondial de l'assurance. BNP Paribas vient d'acquérir 50% de la dixième banque privée, Turk Economi Bankasi (TEB). Globalement, le commerce extérieur turc est largement déficitaire vis-à-vis de l'Union européenne, qui exporte donc beaucoup plus de marchandises en Turquie que celle-ci n'exporte vers l'Union.

Depuis neuf ans, avec la libre circulation des capitaux et des marchandises entre les 15, puis les 25 pays de l'Union et la Turquie, les capitalistes européens ont obtenu ce qu'ils voulaient. Les bourgeois turcs ont estimé aussi qu'ils y trouvaient leur compte, mais pas de manière équitable. En voulant devenir membres à part entière de l'Union européenne, les dirigeants turcs aimeraient bien obtenir des contreparties politiques et, entre autres, avoir leur mot à dire dans les organismes européens de décision, le Parlement européen et la Commission européenne. Et c'est cela que les capitalistes européens ne sont pas pressés de concéder, réticents du fait du poids politique que pourrait alors avoir la Turquie. Les règles en vigueur jusqu'à présent dans l'Union européenne impliqueraient de reconnaître à ce pays de 70 millions d'habitants (et qui en aura plus de 90 millions dans vingt ans) plus de députés au Parlement européen que la France, l'Italie ou la Grande-Bretagne. Les pays riches de l'Europe des 15, dont la France, l'Angleterre, l'Allemagne ou l'Italie, voudraient bien changer ces règles, ou bien en retarder l'application, comme ils l'ont fait pour restreindre les droits des ressortissants des dix pays nouvellement intégrés de s'installer et de travailler n'importe où dans l'Union européenne. Les tractations promettent d'être longues et difficiles.

Voilà quelles réticences réelles et moins avouables se cachent derrière les reproches faits au régime turc par les dirigeants européens. Il n'est pas dans l'intérêt des travailleurs en France, en Allemagne, en Italie ou ailleurs, de reprendre cela à leur compte, et encore moins de se laisser influencer par le fatras d'arguments réactionnaires agités par les politiciens. Ils ne peuvent que se prononcer pour l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Les frontières ne protègent pas les travailleurs, bien au contraire. Bien sûr, l'intégration éventuelle de la Turquie se fera dans le contexte de l'Europe capitaliste, et dans les conditions imposées par les trusts les plus puissants du continent. Mais les travailleurs de l'actuelle Union européenne, et ceux de la Turquie avec eux, n'ont rien à y perdre. Ils ont même plutôt à y gagner; en se trouvant regroupés dans la même entité, ce sont quelques obstacles entre eux qui tomberont. De l'extrémité orientale de la Turquie à l'Irlande et au Portugal, ce sont des dizaines de millions de travailleurs qui pourront comparer leurs salaires, leurs conditions de travail, tisser des liens et, espérons-le, au travers de leurs luttes, prendre de plus en plus conscience de leurs intérêts communs, du fait qu'ils font partie de la même classe sociale. Et tout ce qui abaisse les barrières élevées entre les peuples est positif. L'avenir est à la disparition des frontières, non seulement à l'intérieur d'une Europe aux contours arbitrairement et stupidement limités, mais à l'échelle internationale.

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