Extraits de l'allocution d'Arlette Laguiller, lundi 31 mai03/06/20042004Journal/medias/journalnumero/images/2004/06/une-1870.gif.445x577_q85_box-0%2C16%2C161%2C224_crop_detail.png

Leur société

Extraits de l'allocution d'Arlette Laguiller, lundi 31 mai

Sous le signe de l'internationalisme

(...) Notre fête est sans doute la seule à inviter une grande majorité de groupes d'extrême gauche venus de différents pays du monde, qui non seulement ne partagent pas nos positions politiques mais souvent les critiquent.

Dans cette campagne pour l'élection des députés européens, les représentants politiques de la bourgeoisie, contraints par les nécessités économiques de s'entendre à l'échelle d'une partie de l'Europe, ne cessent, pour autant, d'utiliser le vieux langage nationaliste. Écoutez-les parler de l'Europe. Chacun explique que l'Europe, c'est l'intérêt de la France, et le mot "supranational" sonne dans leur bouche comme une injure politique.

Leur Europe est pour le moment une juxtaposition d'États, chacun avec son drapeau, son hymne, son armée, et surtout chacun est au service de sa propre bourgeoisie. L'Europe politique, ils la construisent comme l'âne qui recule.

La moindre crise politique, la moindre pression extérieure, comme celle exercée par les États-Unis lors de la guerre contre l'Irak, font éclater leur semblant d'unité. (...)

L'Union européenne s'est constituée autour de quelques puissances impérialistes européennes, comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France qui, après s'être affrontées dans deux guerres mondiales et dans d'innombrables guerres locales accompagnant les conquêtes coloniales, ont fini par s'entendre tant bien que mal pour créer ce marché européen unifié.

Unifiée, l'Europe sera évidemment une puissance impérialiste. Son armée, l'armée européenne, sera une armée de brigandage pour préserver les intérêts des groupes capitalistes d'Europe aux quatre coins du monde et sa diplomatie servira les intérêts politiques de ses groupes financiers.

Nous sommes contre le projet de l'armée européenne, comme nous sommes contre l'armée nationale. L'armée et la diplomatie européennes, si un jour elles doivent se mettre en place, ne seront pas plus des instruments de paix que ne le sont celles des États-Unis.

Maintenant que l'armée américaine, flanquée de quelques autres, est dans une impasse sanglante en Irak, il est à la mode d'en accuser la présidence de Bush. Ce président américain est sans doute une des plus réactionnaires et des plus sanguinaires crapules parmi les dirigeants impérialistes. Mais ce n'est pas seulement depuis la présidence de Bush que la politique des États-Unis est une politique de domination au service des grands trusts.

Les grands de ce monde vont commémorer, dans quelques jours, le débarquement américain en France, où l'état-major américain cherchait à débarquer plus de soldats à l'heure que ce que les canons et mitrailleuses allemands étaient capables de tuer. Les soldats américains ont donné leur vie pour libérer la France et l'Europe. Mais s'ils croyaient mourir pour la liberté et la démocratie, dans cette immense boucherie qu'était le débarquement, ils sont morts pour que la puissance américaine puisse briser les puissances allemande et japonaise, ses rivales pour dominer le monde.

Nous dénonçons l'occupation de l'Irak par les troupes américaines avec tous les morts américains et civils irakiens qu'elle implique. Mais rappelons-nous que, si les États-Unis mènent en Irak une guerre d'oppression, la France en a mené bien d'autres, du Vietnam à l'Algérie. Et que les Massu, Aussaresses et Bigeard valent bien les tortionnaires américains. Comme nos ministres de l'époque, les Guy Mollet, Mitterrand, valent bien Bush, le mysticisme religieux en moins, le cynisme politique en plus.

Oui, les États-Unis mènent une sale guerre en Irak. Ils en mènent une autre, tout aussi sale, dont on parle moins, en Afghanistan et, dans cette guerre oubliée, les troupes américaines et les troupes françaises se trouvent côte à côte.

Comme elles se trouvent côte à côte en Haïti, où elles prétendent être intervenues pour débarrasser le pays de la dictature d'Aristide. Mais les troupes américaines et françaises sont, en Haïti aussi, des troupes d'occupation. Elles sont là pour suppléer un appareil d'État trop déliquescent pour opprimer la population. (...)

Et n'oublions pas non plus le rôle de l'impérialisme français en Côte-d'Ivoire. Après avoir soutenu la dictature ouverte de Houphouët-Boigny et de son successeur immédiat, le gouvernement français soutient aujourd'hui Gbagbo qui, lui, prétend avoir été démocratiquement élu, se proclame membre de l'Internationale Socialiste et est considéré comme tel par les dignitaires du PS. Mais son pouvoir repose sur le soutien de son armée, sur ses milices et surtout sur l'utilisation de la haine ethnique. À chaque crise politique, le pouvoir répond par des pogromes ethnistes, présentés comme des manifestations de patriotisme.

La présence des troupes françaises là-bas ne protège pas la population des conséquences des oppositions ethnistes artificiellement excitées, ni surtout de la pauvreté qui s'aggrave. Mais, là encore, les troupes françaises ne sont pas là pour ça, elles sont là pour protéger les intérêts français, les intérêts des Bouygues, Bolloré et de bien d'autres qui amassent des richesses considérables alors que la majorité de la population du pays reste enfermée dans la pauvreté.

Oui, dans le prix que paye la société, et plus particulièrement celle des pays pauvres, pour la dictature du capital, il n'y a pas que l'exploitation, le pillage et la pauvreté qui va avec. Il y a l'oppression et les guerres, même lorsqu'elles ne sont pas menées par les grandes puissances elles-mêmes.

Les grandes puissances ne dominent pas le monde par leur seule force économique. Là où il y a leurs marchands et leurs banquiers, les canons ne sont jamais loin. Il y a aussi la haine semée entre les peuples pour les diviser, pour en transformer certains en alliés du moment, quitte à les lâcher plus tard.

Et c'est ce qui se passe également au Proche-Orient. Oui, les deux peuples, le peuple palestinien comme le peuple israélien, ont le droit de vivre sur ces terres du Proche-Orient. Mais les puissances impérialistes ont transformé l'État d'Israël en une citadelle assiégée qui n'est plus qu'un instrument d'oppression contre le peuple palestinien.

Ce que fait le gouvernement israélien là-bas, la démolition des quartiers pauvres à Gaza, les bombardements aveugles de la population et le mur de la honte qu'on érige pour parquer le peuple palestinien sont des infamies. Mais il ne faut pas oublier que si le gouvernement israélien peut impunément mener cette politique, c'est parce qu'il est sûr du soutien des grandes puissances, et principalement des États-Unis. En menant cette politique, le gouvernement israélien, qui transforme tout un peuple en prisonnier dans son propre pays, ne rend certainement pas service au peuple israélien non plus. Sa jeunesse est réduite au triste sort de gardien de prison et elle subit de plus, dans sa chair, les attentats aveugles. La situation dramatique au Proche-Orient fait partie du triste bilan de la domination impérialiste sur le monde.

Nous sommes solidaires de tous ceux qui protestent contre cette situation et qui le feront, notamment à la fin de cette semaine, lors de la venue de Bush en France. Comme nous avons été partie prenante du mouvement contre la guerre en Irak.

Pour paraphraser Jaurès, je dirais "l'impérialisme porte la guerre et l'oppression comme la nuée porte l'orage". C'est pourquoi les mouvements de protestation pacifiste sont toujours en retard d'une guerre sur l'impérialisme. Il ne suffit pas d'être anti-impérialiste, pas plus qu'il ne suffit d'être anticapitaliste. Il faut oeuvrer consciemment pour détruire le capitalisme lui-même et par là même détruire l'impérialisme qui en est l'expression ultime.(...)

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