Espagne - Nouvelle marée noire : La responsabilité des capitalistes de la mer21/11/20022002Journal/medias/journalnumero/images/2002/11/une1790.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Espagne - Nouvelle marée noire : La responsabilité des capitalistes de la mer

Mardi 19 septembre au matin, le pétrolier Prestige s'est coupé en deux au large des côtes espagnoles. Avant le naufrage, le déversement de 4 à 5 000 tonnes de mazout avait déjà souillé des centaines de kilomètres de côtes. Maintenant c'est l'ensemble des 70 000 tonnes de sa cargaison qui risquent de se retrouver à la mer.

En haute mer, ce fuel très lourd, voisin de celui de l'Erika, souillera les bancs de poissons, et si la nappe finit par arriver sur les côtes, poussée par le vent d'ouest dominant dans ces régions, ce sera un désastre.

Mais d'ores et déjà c'est une catastrophe pour l'environnement de la côte galicienne, très semblable aux côtes bretonnes, et pour toute une partie de la population qui, comme en Bretagne, vit de la mer : marins-pêcheurs, ostréiculteurs, et ceux qui vivent du tourisme, d'autant plus qu'on est peu de temps avant les fêtes de fin d'année. Le ramassage des coquillages, la pêche ont été interdits sur une partie des rivages. Des parcs d'ostréiculteurs ont été touchés par le mazout. Le chiffrage n'est pas fait, mais de toute évidence le prix de ce désastre se montera à des centaines de millions et plus probablement à des milliards d'euros.

Le mauvais temps n'est pas seul en cause dans ce naufrage. Certes il y avait tempête ces jours derniers au large de l'Espagne, mais elle n'avait rien d'exceptionnel, et n'a d'ailleurs pas provoqué d'avarie majeure sur des centaines d'autres navires qui sont passés par là. Un pétrolier, surtout de la taille du Prestige, est fait en principe pour pouvoir naviguer par gros temps. Et de toute façon les bulletins météo sont explicites et en cas de risque véritable les navires peuvent se mettre à l'abri.

Mais voilà, une brèche s'est ouverte le long de la coque tribord, atteignant cinquante mètres avant que le navire ne se coupe en deux, tout simplement à cause de l'usure du métal et de la rouille. Une vague plus forte que les autres a dû suffire pour percer le bordage, et par la suite la fissure s'est agrandie jusqu'à provoquer la rupture du navire.

Malgré son nom triomphal, le Prestige n'était donc en réalité qu'une poubelle des mers de plus. Construit il y a vingt-six ans - ce qui est considéré comme très vieux pour un tel navire - le pétrolier effectuait, paraît-il, son dernier voyage avant d'aller vers un chantier de démolition en Turquie. Mais en réalité on ne sait pas exactement où il allait. Vers Gibraltar ? Vers Singapour ? Ou peut-être même sa destination n'était-elle pas encore arrêtée et dépendait-elle du cours du mazout à tel ou tel endroit ?

Ce qui est sûr, c'est que le Prestige battait pavillon des Bahamas, c'est-à-dire un des pays abritant le plus de navires sous pavillon de complaisance. Son capitaine était grec et son équipage asiatique, ce qui ne veut pas dire moins compétent, mais sous-payé, et sans la moindre protection sociale ni syndicale. Une situation tout à fait classique.

À qui appartenait-il ? À un armateur grec ? Mais la Grèce déclare que le Prestige appartenait à la société (de complaisance !) libérienne Mare Shipping Inc administrée par Universe Maritime Ltd. Il est aussi question de propriétaire néerlandais... De la même façon que pour l'Erika il faudra peut-être pas mal de temps avant que l'on réussisse à déterminer quelle est l'identité du véritable propriétaire derrière toutes les sociétés-écrans. De toute façon ce n'est évidemment pas un modeste artisan qui peut armer et affréter un tel navire.

Il suffit de comparer les chiffres : au 1er janvier 2001, la flotte des minuscules Bahamas atteignait 45,4 millions de tonneaux et celle des États-Unis seulement 11,4 millions, soit quatre fois moins ! Le record est le Panama, avec 169,3 millions de tonneaux, puis le Liberia avec 76,7 millions, à comparer avec des grandes puissances comme le Japon, 18,5 millions, l'Allemagne 7,9 et la France 6,8. En fait tous les navires battant pavillon libérien, panaméen, des Bahamas, de Malte, etc., appartiennent bien évidemment à de gros capitalistes, en premier lieu des États-Unis, du Japon, d'Allemagne ou de France.

Si les pavillons de complaisance sont tellement développés, c'est parce les capitalistes du monde entier le veulent, et parce que les États du monde entier accèdent à leurs désirs. C'est aussi simple que cela. Tous les ministres de la Mer, ou de l'Environnement pourront faire tous les discours qu'ils veulent, ils ne peuvent rien (et d'ailleurs ne veulent rien) contre les trusts de l'armement et du transport maritime.

À la suite du naufrage de l'Erika, lui même venant après tant d'autres, des mesures de contrôle et de sécurité avaient été décidées à l'échelle de l'Union européenne. Il faut croire qu'elles ne sont pas très efficaces, à preuve le naufrage du Prestige. Certes, le navire venait de Lettonie, qui ne fait pas partie de l'Union européenne. Mais le Prestige avait relâché en 1999 à Rotterdam où il avait été inspecté, puis, en juin dernier, en Grèce, où il ne l'a pas été, au motif qu'il ne s'agissait pas, à ce moment-là, d'un voyage commercial. Et de toute façon, si la situation à l'échelle de l'UE est la même qu'en France, seulement 15 % des navires sont vérifiés, et encore bien souvent à la va-vite.

Les États ne se donnent pas les moyens de contrôler vraiment les navires et de contraindre les armateurs. Les États-Unis ont plus ou moins adopté, dans leurs ports, une réglementation contraignante, et apparemment efficace, mais pour le moment ce n'est pas le cas de l'Union européenne. Et rien n'interdit aux armateurs américains (comme aux autres) de faire naviguer des navires poubelles sur toutes les mers du monde, loin des États-Unis.

Et même si la réglementation européenne devenait plus contraignante, ce qui serait souhaitable bien entendu, le sort de bien des navires hors d'âge, comme le Prestige, serait de terminer leurs jours dans les eaux du Tiers Monde, car les armateurs veulent rentabiliser leurs navires jusqu'au bout.

Les vrais responsables de la nouvelle catastrophe écologique qui vient dévaster les côtes d'Espagne ne sont pas quelques affairistes véreux, des brebis galeuses en marge d'un troupeau sain. Rappelons que l'affréteur de l'Erika était le trust TotalFinaElf. Les autorités s'agitent et déclarent qu'elles vont prendre les mesures qui s'imposent. Elle ne le feront pas car il faudrait s'en prendre à la loi du fric qui règne... sur les mers comme sur la terre.

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