Fièvre aphteuse : De l'épizootie à la dictature du profit09/03/20012001Journal/medias/journalnumero/images/2001/03/une-1704.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Leur société

Fièvre aphteuse : De l'épizootie à la dictature du profit

Près de deux semaines après l'introduction de mesures d'urgence contre la fièvre aphteuse en Grande-Bretagne, la plupart des pays d'Europe ont désormais adopté des mesures similaires. Les exportations d'animaux sont interdites, leurs déplacements strictement contingentés et des milliers de bêtes sont éliminées dès la détection d'une infection possible, particulièrement parmi celles qui ont été en contact avec des animaux venant de Grande-Bretagne. Rien n'indique néanmoins pour l'instant que la maladie ait reculé. Tout au plus peut-on supposer que les mesures prises ont empêché qu'elle se répande bien plus rapidement encore.

Cela dit, à l'occasion de cette épizootie ont été mis à jour un certain nombre de faits peu reluisants qui illustrent une fois de plus à quel point la politique agricole (et, ce qui est plus grave encore, sanitaire) des pays riches est dictée par des considérations essentiellement commerciales.

C'est ainsi qu'un rapport publié par les services vétérinaires britanniques vient de révéler que le virus responsable de l'épizootie s'est probablement répandu en Grande-Bretagne au moins en partie par le biais des aliments pour les porcs. Et c'est à cette occasion qu'on apprend que ceux-ci continuent à être gavés avec des aliments fabriqués à partir de débris de carcasses de porcs - aliments qui ont l'avantage d'être à la fois bon marché et riches en protéines tout en fournissant un débouché supplémentaire aux groupes qui dominent la boucherie industrielle.

Qui plus est, si l'exportation des espèces animales susceptibles d'être contaminées par la fièvre aphteuse a été arrêtée, il n'en est pas de même de celle des aliments pour les porcins. Comme quoi les conclusions qui auraient dû être tirées de l'expérience de la maladie de la "vache folle" n'ont pas pesé bien lourd face aux impératifs commerciaux.

C'est d'ailleurs en fonction des mêmes impératifs que les autorités européennes viennent d'exclure le retour à la vaccination obligatoire des animaux contre la fièvre aphteuse. Car il existe bien un vaccin, dont l'efficacité est reconnue, et dont il existe de surcroît plusieurs millions de doses en stock en Europe. Jusqu'en 1991, ce vaccin était systématiquement utilisé dans la plupart des pays d'Europe (Grande-Bretagne exceptée) pour prévenir le risque d'une épidémie. Mais en 1991, les autorités européennes ont décidé qu'il n'y avait plus de risque réel et la vaccination a non seulement été déclarée inutile mais... illégale.

Une telle décision, complètement aberrante d'un point de vue sanitaire, avait une logique purement commerciale. Car non seulement la vaccination coûtait cher (elle doit être pratiquée deux fois par an) mais surtout elle entraînait la détection d'anticorps chez les animaux vaccinés, ce qui les rendait à priori suspects d'être porteurs de la maladie et donc impropres à l'exportation vers certains marchés (dont le marché nord-américain). Qu'importe si le prix de cette logique commerciale était le risque d'une nouvelle épizootie pourvu que les gros exportateurs fassent leur beurre !

Mais le comble, peut-être, c'est que même la présente épizootie est devenue l'occasion de profits supplémentaires pour certains. Profitant de l'atmosphère de crise créée par l'épizootie, certains grands groupes commerciaux ont fait monter les prix de détails au nom de prétendues difficultés d'approvisionnement - ce qui est une plaisanterie compte tenu des montagnes de viandes surgelées stockées en Europe aujourd'hui. C'est ainsi que les cinq grandes chaînes de supermarchés britanniques auraient augmenté le prix de leurs viandes de 30 % en moyenne, sous prétexte qu'elles seraient contraintes d'importer leur marchandise. Or, des associations d'éleveurs britanniques rapportent que les mêmes chaînes de supermarchés imposent une baisse de 50 % des prix à la production depuis le début de l'épizootie. Inutile de faire le calcul : les surprofits ainsi empochés par les supermarchés sont énormes.

Bien des pays dans le monde, à commencer par la plupart des pays du Tiers-Monde, ont appris par la force des choses à vivre avec la fièvre aphteuse. Rien ne dit d'ailleurs qu'il soit possible de faire autrement, car l'une des caractéristiques de cette maladie est qu'elle affecte également certaines espèces d'animaux sauvages, qui peuvent servir de réservoir et recontaminer plus tard les animaux domestiques. Et peut-être le plus important serait- il, au lieu de prétendre éradiquer une maladie qui ne peut peut-être pas l'être, d'en contenir le développement, en usant de méthodes testées comme la vaccination et en limitant la concentration et les déplacements d'animaux qui sont autant de facteurs de contagion. Seulement, évidemment, cela supposerait une autre organisation de l'économie, dont le principal objectif ne soit pas comme aujourd'hui le profit et la concurrence pour la conquête des marchés.

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