Allemagne : La corruption de la démocratie mise à nu28/01/20002000Journal/medias/journalnumero/images/2000/01/une-1646.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Dans le monde

Allemagne : La corruption de la démocratie mise à nu

Le scandale du financement occulte de la CDU, le parti chrétien-démocrate, a pris de l'ampleur outre-Rhin. L'ex-chancelier Kohl a dû démissionner de la présidence d'honneur de la CDU. Son ex-ministre de l'Intérieur, Kanther, a abandonné son mandat de député. Et un administrateur des finances du groupe parlementaire CDU-CSU s'est suicidé. Tout cela a éclaboussé le parti de droite qui a gouverné l'Allemagne de 1949 à 1969 puis de 1982 à 1998.

Ces déballages d'affaires sordides ont mis à jour des sources inavouées de financement qui ont aidé la CDU et Kohl, son principal dirigeant pendant 25 ans, à se maintenir au pouvoir pendant si longtemps.

L'ancien trésorier du parti a avoué avoir encaissé un don illicite du marchand d'armes Schreiber, déjà donateur officiel de la CSU, la branche bavaroise de la droite. Ce dernier, actuellement réfugié au Canada, avait réussi, en 1991, un bon coup pour le groupe Thyssen : vendre 34 blindés à l'Arabie Saoudite en pleine guerre du Golfe... alors que la loi allemande est censée interdire l'exportation d'armes dans les zones de crise et de conflits. Cela, grâce à une autorisation de Kohl. En échange, Schreiber avait remis l'équivalent de quelque 3,3 millions de francs au trésorier de la CDU.

Kohl a admis une comptabilité parallèle et l'encaissement de 5 à 6,5 millions de francs pour 1993-1998. Même si, respectant la loi du milieu des affaires, il tait le nom des donateurs, il n'est pas difficile de comprendre qu'on peut les chercher du côté du grand patronat. L'actuel dirigeant de la CDU, Schäuble, qui jouait jusque-là au " Monsieur Propre ", a touché près de 330 000 francs du même Schreiber. Par ailleurs, la fédération CDU de la région de Hesse possédait, depuis vingt ans, une caisse noire au Liechtenstein, qui a permis de transférer quelque 43 millions de francs vers la CDU. Elle disposerait encore de près de 57 millions dans une autre banque.

Enfin, un réexamen des comptes de la CDU pour 1989-1993 a révélé que des sommes importantes, peut-être jusqu'à 55 millions de francs, avaient une origine inconnue. Donc, des montants bien supérieurs à ceux avoués par Kohl. Cet argent pourrait venir du rachat par Elf-Aquitaine, au moment de la privatisation des entreprises de l'ex-RDA, de la raffinerie de Leuna et de la chaîne de stations-service Minol. Le pétrolier français avait alors provisionné en Suisse 256 millions de francs jamais retrouvés, mais pas perdus pour tout le monde. Les documents sur cette affaire ont disparu de la chancellerie avant l'arrivée du parti social-démocrate (SPD) au gouvernement. Il se dit, dans la presse, que Mitterrand aurait pu faire jouer son influence dans cette affaire, au nom des bonnes relations au sein du couple franco-allemand, au centre de la " construction de l'Union européenne ". Qu'en est-il ? Connaissant les moeurs des politiciens, dont Mitterrand fut un maître, ce ne serait pas étonnant.

Ces affaires ont d'autant plus de quoi choquer l'opinion que les grands partis politiques allemands sont déjà extrêmement riches, financées par l'Etat depuis plus longtemps qu'en France, et disposant de budgets importants. Dans son dernier bilan, la CDU faisait état de près de 850 millions de francs de recettes officielles pour 1998. Avec la CSU, le budget global tourne donc autour du milliard ! De quoi faire saliver les dirigeants RPR, qui ont dû se contenter, si on peut dire, de 171 millions de francs pour la même période.

Les partis allemands reçoivent en outre légalement des dons des entreprises et des banques. Certains membres de la CDU ont déclaré que Kohl utilisait ces fonds secrets pour s'attacher la fidélité des responsables de fédération dans les moments difficiles, mais il pourrait aussi y avoir enrichissement personnel. Etait-ce donc ce " renouveau spirituel et moral ", annoncé par Kohl à son arrivée à la chancellerie ?

Jusqu'où ira le discrédit de la CDU, parti réactionnaire, anti-communiste, prêt à toutes les démagogies et pas avare de leçons de morale... aux autres ? On le mesurera bientôt dans les prochaines élections régionales. Cela pourrait aider Schröder et le gouvernement SPD-Verts, malmenés par les électeurs ces derniers temps, à cause de leur politique d'austérité qui les discrédite dans les milieux populaires. Mais ce n'est même pas sûr. Le SPD est lui aussi impliqué dans des affaires, moins retentissantes mais pas moins scandaleuses. Son candidat à la mairie de Cologne a dû se démettre pour une affaire de délit d'initié. Le successeur de Schröder à la tête de la Basse-Saxe a démissionné pour corruption. Quant à l'actuel président de la République, Johannes Rau, il aurait utilisé, lorsqu'il était à la tête de la Rhénanie et du Nord-Palatinat, un avion privé de la banque WestLB pour une campagne électorale.

Toutes ces affaires, dont on a l'habitude en France et qui mouillent arroseurs et arrosés, patrons et politiciens, révèlent la corruption dissimulée derrière ce que les politiciens appellent gravement la " démocratie ". La bourgeoisie allemande est la plus riche d'Europe. Ses serviteurs lui ressemblent : repus et corrompus, ils sont persuadés que tout s'achète et se vend.

Si ces affaires débarrassaient les travailleurs des illusions sur un régime qui a permis à la bourgeoisie allemande de poursuivre son règne d'exploitation sans histoire pendant un demi-siècle, et s'ils y puisaient la colère nécessaire pour engager la lutte contre une bourgeoisie capable de faire couler l'argent à flots pour ses politiciens mais pas de satisfaire les besoins de l'immense majorité de la population, ce serait la meilleure conclusion. Mais ces affaires pourraient aussi conduire à un écoeurement profond de l'électorat, dont des démagogues d'extrême droite pourraient essayer de tirer profit, comme on le voit dans l'Autriche voisine.

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