Papon : Deux jours... et cinquante-cinq ans de cavale22/10/19991999Journal/medias/journalnumero/images/1999/10/une-1632.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Leur société

Papon : Deux jours... et cinquante-cinq ans de cavale

Pour les autorités, tout est bien qui finit bien : la police française a agi avec célérité. Les renseignements généraux ont renseigné. Et comme les Suisses se sont débarrassés au plus vite de leur encombrant client, Papon a donc fini par loger entre les murs, sinon d'une prison, du moins d'un hôpital pénitentiaire français, après seulement deux jours de cavale. Jospin, Chevènement, Guigou et même Chirac peuvent désormais bomber le torse, et ne s'en sont pas privés.

Et même la liberté qui fut laissée à Papon par le tribunal de Bordeaux, au motif que l'accusé était vieux et malade, serait la marque d'un procès " irréprochable " selon Badinter, ancien Garde des Sceaux.

Irréprochable, vraiment ? N'y a-t-il pas quand même quelque ombre au tableau ?

Si l'on peut considérer comme inhumain de mettre un vieillard de près de 90 ans, en mauvaise santé de surcroît, en prison - encore qu'il le soit bien plus d'envoyer des jeunes et des moins jeunes dans des camps de la mort - cette " irréprochable " justice en est quelque peu responsable. Si, au lieu d'absoudre Papon, en 1945, pour les crimes qu'on lui reproche aujourd'hui (complicité de crime contre l'humanité), elle l'avait alors condamné, l'administration pénitentiaire aurait alors pu coffrer un homme encore jeunes de trente-cinq ans.

Dans ce cas, évidemment, Papon n'aurait pu mener la brillante carrière qui fut la sienne. Il n'aurait pas pu devenir préfet de police sous de Gaulle et être directement responsable de l'assassinat par ses services de plusieurs centaines d'Algériens le 17 octobre 1961. A Bordeaux, Papon n'était qu'un sous-fifre (secrétaire général de la Préfecture, mais pas préfet lui-même). Tandis qu'en 1961, c'est lui qui donnait ses ordres à la police. Mais dans ce dernier cas, l'irréprochable justice française n'a jamais évoqué ni de crime contre l'humanité ni même de crime tout court. Et Papon ne fut jamais inquiété pour cette affaire. Et pas davantage pour les matraquages mortels de dix manifestants du métro Charonne en février 1962. Si la justice l'avait alors poursuivi et condamné, ç'aurait été alors un homme dans la force de l'âge (un peu plus de cinquante ans) qui serait entré en prison.

Papon put donc enfin devenir ministre, sous Giscard. Une carrière irréprochable de grand serviteur de l'Etat, puisqu'il fut aussi PDG de Sud-Aviation.

Comme quoi celui que tout le monde condamne - et ça n'est pas nous qui le plaindrons - et montre du doigt, y compris ses anciens amis et complices politiques, a pu circuler librement, non seulement pour se rendre en Suisse faire une escapade qui s'est mal terminée pour lui, mais il a circulé pendant des décennies dans les allées du pouvoir, sans que personne n'y trouve à redire. Bien au contraire, il a été couvert d'honneurs et généreuses prébendes. C'est que, parmi ses pairs, personne ne lui reprochait son passé, d'autant qu'il était loin d'être le seul à avoir sensiblement le même parcours, depuis Vichy jusqu'au ralliement aux régimes post-vichystes.

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