Turquie : l’inflation galope, les salaires ne suivent pas

07 Février 2024

En Turquie, dans un contexte d’inflation galopante le salaire minimum est passé en janvier de 11 400 à 17 000 livres turques (LT), soit de 350 à environ 520 euros. Dans la métallurgie, le mécontentement patent des travailleurs a influé sur le montant de l’augmentation résultant des nouveaux accords patronat-syndicats.

Après un ralentissement au dernier trimestre 2023, l’inflation a repris de plus belle en janvier. Officiellement annoncée à 65 % sur l’année, elle a été estimée à 123 % par des économistes indépendants, et à bien davantage sur l’alimentation. En janvier, un kilo de riz s’achetait en moyenne à 121 LT (3,70 euros) alors que son prix il y a quatre ans était de 5 à 9 LT. Outre l’alimentation, les transports, la santé, tout devient hors de prix pour les familles populaires. Même si le salaire minimum a augmenté, pour les 40 % des travailleurs qui y sont réduits, ainsi que pour ceux, nombreux, qui le dépassent à peine, finir le mois relève d’un défi.

Un an après le séisme catastrophique qui a atteint une large zone du pays, faisant plus de 53000 morts, des dizaines de milliers de blessés, et détruisant 600 000 bâtiments, le prix des logements atteint des sommets. La gouverneure de la banque centrale elle-même a récemment déclaré au quotidien Hürriyet qu’elle avait dû retourner chez ses parents à cause du prix du logement.

Aussi, dans le secteur de la métallurgie, le renouvellement des conventions collectives bisannuelles entre le syndicat patronal de la métallurgie, le MESS, et les syndicats Türk-is, DISK et Hak-is processus débuté en septembre 2023, a été l’occasion de faire entendre le mécontentement ouvrier. Ce n’est pas sans arrière-pensée que le patronat voulait étendre la validité des accords à trois ans mais, devant les réactions, il a renoncé.

Les discussions concernant le salaire des 163 000 travailleurs du secteur se sont poursuivies pendant plus de deux mois, pour finalement aboutir à une impasse. En dépit de l’érosion insupportable des salaires, les représentants du MESS n’ont proposé au départ qu’une augmentation de 35 % des salaires horaires pour les six premiers mois et l’ont progressivement portée jusqu’à 73 %.

Dans les grandes usines, les travailleurs ont aussitôt fait savoir aux représentants syndicaux que cela ne suffisait pas. Ceux-ci ont dû en tenir compte, n’ayant apparemment pas oublié un épisode précédent, en 2015, où ils avaient signé un accord sans consulter les travailleurs, et où la colère de ces derniers s’était traduite par des grèves échappant à leur contrôle.

Depuis plusieurs semaines, des rassemblements, des appels à la grève ont eu lieu dans différentes entreprises. Chez Renault, le 16 janvier, le syndicat s’est même senti contraint d’appeler à un débrayage d’une demi-heure et à une manifestation dans l’usine.

Malgré son caractère autoritaire, le régime d’Erdogan reste prudent, d’autant plus que des élections approchent. De leur côté, les patrons n’ont pas pris le risque d’attendre que le mécontentement explose. Il faut dire que les caisses des patrons du MESS sont pleines à craquer.

Le 19 janvier, l’accord a donc été signé. Le salaire ouvrier moyen est passé de 15 000 à 32 000 LT (environ de 460 à 980 euros) avec effet rétroactif à compter du 1er septembre 2023. Il augmentera jusqu’à 42 000 LT en mars prochain.

Beaucoup sont évidemment soulagés par ce rattrapage partiel. Mais, en raison de la crise, l’inflation risque d’atteindre de nouveaux sommets, en particulier après les élections municipales de fin mars, et le pouvoir d’achat, dont la baisse n’a pas été compensée malgré les augmentations, va de nouveau être lourdement rogné. Les travailleurs de la métallurgie, et l’ensemble de la classe ouvrière, ne sauraient se satisfaire de salaires dont le pouvoir d’achat joue les yoyos.

Julien SILVA