Sénégal : la démocratie à la sauce Macky Sall

07 Février 2024

Le report par le président du Sénégal, Macky Sall, de l’élection présidentielle prévue le 25 février a immédiatement déclenché une flambée de protestations. Ses opposants sont descendus dans la rue pour protester contre ce coup de force et ont été dispersés à coup de grenades lacrymogènes.

Le Sénégal est présenté par ses dirigeants et par les gouvernants français comme « le phare de la démocratie en Afrique de l’Ouest », un pays qui n’aurait rien à voir avec ses voisins sujets à une corruption endémique et aux coups d’État militaires. Mais, derrière les oripeaux démocratiques, se déroule une lutte permanente entre un petit nombre de clans qui se partagent le pouvoir depuis des dizaines d’années et rivalisent autour de la mangeoire étatique. Ils se relaient à la présidence pour tenter de faire accepter aux travailleurs une pauvreté croissante et assurer la mainmise des trusts français sur une grande partie de l’économie. Avec l’annonce du report des élections, cette lutte a débordé dans la rue.

Macky Sall, élu en 2012 et réélu en 2019, avait annoncé qu’il ne se représenterait pas pour un troisième mandat et avait désigné comme dauphin son Premier ministre, Amadou Ba. Mais, le 20 janvier, le Conseil constitutionnel a publié la liste des 20 candidats autorisés à se présenter, sur laquelle ne figuraient pas deux opposants notoires, Karim Wade, ministre et fils du prédécesseur de Macky Sall à la présidence, et Ousmane Sonko, actuellement emprisonné et très populaire dans la jeunesse pour ses dénonciations de la corruption et de la mainmise de la France sur le Sénégal. Karim Wade ayant riposté en lançant une commission d’enquête parlementaire sur l’intégrité des juges du Conseil constitutionnel, cela a donné un prétexte à Macky Sall pour stopper net le processus électoral.

La réaction du président aux protestations est ce que l’on pouvait attendre de son sens de la démocratie tant vanté par les dirigeants français. Les manifestants qui tentaient de se rassembler ont été violement dispersés par la police, certains embarqués, y compris des candidats aux élections, internet a été coupé. Lundi 5 février l’Assemblée nationale, qui débattait du report des élections, a été quadrillée par les gendarmes qui en ont expulsé les députés de l’opposition. Après quoi la date des élections a pu tranquillement être votée pour le 15 décembre par ceux qui avaient été autorisés à rester.

La plupart des partis d’opposition ont appelé à ne pas respecter cette décision et à considérer que le mandat de Macky Sall se terminera comme prévu le 25 avril. Beaucoup doutent que celui-ci veuille réellement quitter le pouvoir. La protestation pourrait donc bien continuer dans la rue, tant cet imbroglio électoral peut offrir à toute une jeunesse dont l’avenir est complètement bouché l’occasion de crier sa haine contre le régime. La colère qui avait éclaté en juin 2023 après la condamnation d’Ousmane Sonko est loin d’être éteinte, et beaucoup se souviennent sans doute des 23 morts qu’avait alors faits la répression. Le pouvoir sénégalais mais aussi des intérêts français, comme Auchan ou Total, avaient été pris pour cible.

Les dirigeants français ont donc tout lieu de s’inquiéter et de vouloir que « les élections puissent se tenir dans les meilleurs délais dans le respect des règles de la démocratie sénégalaise », ainsi que le dit le Quai d’Orsay, ces règles que Macky Sall fait respecter à coup de matraque.

Les travailleurs et les classes populaires du Sénégal n’ont rien à gagner dans la bataille de chiffonniers qui se mène autour de la présidence de la République. Ils ont par contre toutes les raisons de se regrouper et de manifester pour leurs propres intérêts et en se donnant leur propre organisation.

Daniel MESCLA