Soudan : les bourreaux cherchent une caution civile

17 Janvier 2024

La population soudanaise subit depuis neuf mois une guerre atroce. Le conflit met aux prises deux généraux, Abdel Fatah al-Burhane, le chef de l’armée régulière, et celui qu’on appelle Hemetti, dirigeant les Forces de soutien rapide (FSR). Unis pour réprimer le mouvement populaire qui avait renversé le dictateur Omar el-Béchir en 2019, ils s’affrontent pour le pouvoir depuis le 25 avril dernier.

La guerre qui avait commencé dans la capitale, Khartoum, s’est progressivement étendue à l’ensemble du pays. La population, mitraillée, bombardée, a dû souvent partir pour tenter d’échapper aux combats. Il y a aujourd’hui sept millions de déplacés à l’intérieur même du Soudan, qui survivent misérablement dans des camps comptant jusqu’à 70 000 personnes. Ils n’ont pas de quoi se nourrir et l’eau est totalement polluée. Les maladies comme le paludisme et la rougeole font des ravages, en particulier parmi les enfants. Ces déplacés n’ont aucun accès à des centres de santé, sont souvent privés de tout médicament, et même les moustiquaires font défaut. Près d’un million et demi de Soudanais ont pour leur part préféré s’enfuir vers les pays voisins, comme le Tchad, et y sont hébergés dans d’autres camps, dans des conditions qui ne sont pas meilleures.

Dans leur affrontement, les deux partis ont utilisé tous les moyens dont ils disposaient, sans aucun souci de la population. Les troupes de Hemetti, composées de miliciens issus des tribus arabes, se sont livrées à des opérations d’épuration ethnique contre les populations noires du Darfour. L’armée régulière, dont la principale force consiste dans l’aviation et l’artillerie, a bombardé sans aucune retenue villes et villages. Aujourd’hui, alors que Hemetti semble prendre le dessus, la guerre redouble d’intensité pour conquérir le plus de territoire possible en vue d’éventuelles négociations.

Dans ce conflit entre chefs militaires, les forces civiles, ou du moins ceux qui prétendent les représenter, essaient de se faire une place, et réclament de prendre part à ces négociations. Le 2 janvier, la coalition des partis politiques soudanais, dite Takadum, a signé avec Hemetti une déclaration prévoyant « d’établir un État soudanais démocratique, unifié et fédéral ». Abdallah Hamdok, qui conduisait la délégation de Takadum, n’a cessé de prôner le compromis avec les militaires, comme si l’on pouvait faire confiance à ces bourreaux patentés. Premier ministre d’un gouvernement de coalition avec ceux-ci après le renversement d’Omar el-Béchir, il fut jeté en prison lorsque les militaires jugèrent que la comédie avait assez duré, puis libéré et remis à sa place pour tenter de calmer la contestation qui continuait, avant de devoir démissionner devant l’impopularité qu’il suscitait. Si lui-même sauva toujours sa peau, et même sa position à la tête de la coalition des partis, les manifestations qui ont accompagné ces volte-face ont été durement réprimées, avant même que ces militaires ne montrent pleinement de quoi ils sont capables en déclenchant le confit actuel.

Aujourd’hui, Hemetti a besoin d’Hamdok pour apparaître comme un faiseur de paix aux yeux des chefs d’État des pays africains dont il vient de faire la tournée et aux yeux des grandes puissances. Ce dernier répond à nouveau présent, mais rien ne dit que ceux qui s’opposent sur le terrain aux militaires acceptent de se prêter à ce jeu de dupes, et en particulier les membres des comités de résistance populaires. Ceux-ci avaient animé dans les quartiers la lutte contre le pouvoir militaire, puis au début de la guerre ils avaient organisé comme ils pouvaient la survie de la population dans Khartoum bombardé. Si certains de leurs représentants étaient présents dans la délégation de Takadum, ils faisaient remarquer que l’accord signé avec Hemetti rencontrerait de fortes résistances sur le terrain. Le Parti communiste soudanais a pour sa part critiqué publiquement la déclaration, affirmant que l’accord aurait dû se limiter à un arrêt d’urgence de la guerre et au soutien humanitaire des populations, sans s’engager sur un accord politique avec Hemetti.

On ne sait quelle est la réalité des comités de résistance et l’état d’esprit de leurs membres, dans le chaos qu’est aujourd’hui le Soudan. Reste que la population ne peut faire confiance à aucune des cliques militaires, même se présentant comme une blanche colombe. Et elle ne pourra non plus faire aucune confiance à un « gouvernement civil » dont les membres probables se sont déjà faits les complices des bourreaux galonnés.

Daniel MESCLA