Allemagne : l’extrême droite dans l’appareil d’État

28 Décembre 2022

Depuis que, le 7 décembre, un coup de filet a visé une organisation d’extrême droite qui voulait s’emparer de force du Parlement, le Bundestag, l’enquête montre que les activistes projetaient d’instaurer une dictature par la terreur. Les partisans du projet semblent plus nombreux que ce que les autorités supposaient, et certains d’entre eux évoluent au cœur de l’appareil d’État.

Ces apprentis putschistes ne sont pas complètement pris au sérieux, sans doute parce que, comme pour ceux qui ont tenté aux États-Unis de prendre d’assaut le Capitole, leur tentative et leurs idées semblent absurdes et éloignées de la réalité.

Cependant, l’idéologie de Hitler semblait au début tout aussi ridicule à la plupart des Allemands, et sa tentative de putsch en 1923 échoua ­lamentablement. Dix ans et une grave crise économique plus tard, les classes dirigeantes l’appelaient au pouvoir, et rapidement plus personne n’eut envie de rire.

Les conspirateurs de 2022, apparemment plusieurs centaines d’activistes d’extrême droite, se définissent pour la plupart comme des Reichs­bürger (citoyens du Reich), une nébuleuse dont les membres – ils seraient 23 000 – disent ouvertement rejeter les lois et la Constitution actuelles. Parmi eux, se trouvent des entrepreneurs, des hommes à particule, des politiciens du ­parti d’extrême droite AfD, des juges, des officiers de haut rang de l’armée, en activité ou non, et des policiers. Eux qui disent vouloir s’attaquer au « système » en font donc pleinement partie, jouissent souvent d’une position privilégiée et de relations haut placées. Pour leur projet de putsch, ils avaient collecté des armes et commencé à mettre en place des structures militaires. Des listes de personnes cibles avaient aussi été établies, comprenant des hommes politiques, dont l’actuel chancelier et une ministre, et des personnes moins connues.

Attaques racistes

Si le projet apparaît sans précédent par son ampleur, il ne survient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Plusieurs autres groupes d’extrême droite ont montré ces dernières années qu’ils entendaient imposer leurs vues par la terreur. Il y eut des attaques de foyers de réfugiés, puis une chasse aux migrants à Chemnitz en 2018 à la suite du mouvement Pegida. Un groupuscule nazi, NSU, assassina au cours d’une dizaine d’années plusieurs personnes d’origine immigrée. Une synagogue, des familles musulmanes furent victimes d’attentats meurtriers, tandis que des femmes et hommes politiques étaient gravement blessés voire, dans un cas, assassiné, par des activistes d’extrême droite.

Depuis le Covid, la mouvance d’extrême droite s’est renforcée et radicalisée, profitant de l’opposition aux mesures sanitaires telles que la vaccination et le port du masque. En 2020, en marge d’une manifestation contre la « dictature du Covid », quelques centaines de manifestants d’extrême droite avaient déjà voulu prendre d’assaut le Bundestag. Plus dramatique, en 2021, le vendeur d’une station-service âgé de 20 ans était froidement assassiné par un client auquel il avait demandé de porter son masque. Sur les réseaux sociaux, ce meurtre fut applaudi par l’extrême droite.

La montée de cette ­extrê­me droite violente a profité des succès électoraux inédits de l’AfD (Alternative für Deutschland), et aussi de modèles étrangers, dont divers gouvernements à participation d’extrême droite, et fondamentalement de la présidence de Trump aux États-Unis. Aujourd’hui, la classe politique se dit alarmée et déterminée à combattre le terrorisme d’extrême droite, considéré comme le premier danger intérieur, devant le terrorisme islamiste. Seulement, le danger d’extrême droite se dissimule bien souvent à l’intérieur même de l’armée et de la police.

Réseaux chez les militaires

Plusieurs organisations secrètes d’extrême droite ont été découvertes en leur sein ces dernières années. Il y a deux ans, une unité d’élite entière de 400 soldats au sein de l’armée (la Bundeswehr) a été dissoute parce qu’ils ne se contentaient plus d’afficher leur admiration pour les ­nazis, mais avaient détourné des armes et explosifs pour commettre des attentats. Ces soldats continuent à être actifs au sein de la Bundeswehr, répartis dans diverses unités. C’est cette armée qui dans un proche avenir est censée être modernisée, rééquipée à hauteur de milliards ­d’euros... pour défendre les valeurs démocratiques.

Et que dire des policiers qui ont fourni les informations et participé aux menaces de meurtre contre des bénévoles ou des avocats engagés dans le soutien aux migrants ou contre des femmes et des hommes politiques du parti de gauche Die Linke ? Ces policiers sont également presque tous en service. Car, même si de telles forces d’extrême droite posent quelques problèmes aux partis de gouvernement, la classe dirigeante ne peut ni ne veut en purger son appareil d’État.

Pour elle, il est vital que les policiers et soldats ne se posent pas de questions et défendent inconditionnellement son ordre. Les possédants doivent pouvoir compter à cent pour cent sur l’armée, la police et la justice, piliers essentiels de tout régime de classe, et ne vont pas se fâcher avec elles. Et, fondamentalement, l’idéologie de l’extrême droite, avec sa haine des autres peuples, son culte de l’obéissance aveugle, le mépris des ouvriers et des chômeurs et la vénération de la loi du plus fort, en fait de bons défenseurs de l’ordre capitaliste – surtout en période de crise aiguë.

Les dirigeants du système sont convaincus que celui-ci risque, dans les années à venir, de sombrer dans une crise majeure, comme le rappellent leurs discours sur un changement d’époque, sur des périodes de « grandes privations » et peut-être de guerres. Ils y préparent leur appareil d’État et une minorité est même prête à devancer le mouvement pour imposer un régime autoritaire.

Pour la classe ouvrière, c’est l’avertissement qu’elle aussi doit préparer ses forces pour s’y opposer.

Alice MORGEN