Turquie : Erdogan prêt à toutes les manœuvres

21 Décembre 2022

Depuis des mois, l’économie turque s’enfonce dans la crise, la monnaie s’écroule et l’inflation atteint des records, plongeant une grande partie de la population dans les difficultés ou même dans la pauvreté absolue. Mais face au mécontentement général, le principal souci d’Erdogan est de se maintenir au pouvoir coûte que coûte.

Alors qu’Erdogan et son parti, l’AKP, sont au pouvoir depuis maintenant vingt ans, les derniers sondages les donnent perdants aux prochaines élections présidentielle et législatives prévues en juin 2023. Pour lui et pour son entourage, il faut tout faire pour éviter ce désastre et toutes les manœuvres politiques sont permises, dont celle de mettre hors jeu un des principaux adversaires potentiels, dont la popularité fait de l’ombre à Erdogan.

Ainsi, le maire d’Istanbul, Ekren Imamoglu, membre du parti d’opposition social-démocrate CHP, a été condamné le 14 décembre à deux ans et sept mois de prison et autant d’inéligibilité pour « insulte envers des responsables ». Cette condamnation tombe d’autant plus à propos qu’elle pourrait permettre au pouvoir actuel de remettre la main sur la mairie de la première ville du pays.

Le procès d’Ekren Imamoglu résume bien les méthodes utilisées par l’AKP et son président. Élu maire d’Istanbul en mars 2019, après 25 ans de mandats AKP, Imamoglu avait confirmé son succès en étant largement réélu après que le camp d’Erdogan avait réussi à faire annuler le scrutin. Le prétexte du procès a été une réponse polémique du maire, il y a quelques mois. À une insulte venue du ministre de l’Intérieur AKP, il avait répondu en attaquant « les idiots […] qui ont annulé les élections [municipales] du 31 mars 2019 ».

Le déroulement du procès lui-même en dit long : le juge qui a rendu le verdict, connu pour sa proximité avec Erdogan, avait été nommé seulement deux jours plus tôt, semble-t-il sur décision du ministre de l’Intérieur lui-même, en remplacement d’un collègue chargé du dossier.

Dès l’annonce du verdict, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées quasi spontanément dans le froid sur le parvis de la mairie d’Istanbul, scandant « Vive la liberté, mort à la tyrannie ! » et « Gouvernement, démission ! ». Le lendemain soir 15 décembre, la manifestation de protestation a réuni des dizaines de milliers de personnes devant la mairie, au point que les dirigeants des partis d’opposition semblent maintenant vouloir calmer leurs troupes.

Il n’est pas encore dit qu’Erdogan réussisse à empêcher la candidature d’Imamoglu, car celui-ci a annoncé qu’il fera appel, et cela serait suspensif de la peine. Mais le pouvoir a sans doute encore d’autres cordes à son arc, et on peut s’attendre à tout de sa part, comme de faire monter la tension, voire intensifier la guerre aux frontières et en tirer prétexte pour reporter le scrutin.

L’AKP et le clan d’Erdogan, s’ils perdent le pouvoir, craignent les nombreux règlements de comptes qui pourraient suivre pour leurs vingt années de malversations. Il n’est pas dit que leurs méthodes de plus en plus dictatoriales les sauvent. Les travailleurs et la population pauvre n’ont pour autant pas grand-chose à attendre de la coalition qui pourrait remplacer l’AKP, où l’on trouve aussi bien le parti dit social-démocrate CHP que des partis de droite. S’ils gagnent les élections, ils voudront à leur tour gérer la crise au mieux des intérêts des capitalistes turcs.

Tôt ou tard, il faudra que la classe ouvrière demande des comptes et présente elle-même la facture aux responsables et aux profiteurs de la catastrophe.

Julien SILVA