Ukraine : entre gel et chair à canon

09 Novembre 2022

Sur la Place Rouge, à Moscou, lors de la Journée de l’unité nationale que le Kremlin a instaurée chaque 4 novembre pour remplacer la commémoration de la révolution d’Octobre 1917, Poutine a vanté la « réussite » de sa mobilisation de 300 000 hommes, envoyés au front en Ukraine.

Le même jour, le président américain, chef du camp adverse, a accusé Moscou de chercher à faire « geler » la population ukrainienne cet hiver.

Biden dit vrai, mais de façon partielle et surtout partiale. En effet, les deux armées continuent à se massacrer autour des villes de Kherson et Bakhmout, que les uns veulent reprendre aux autres. Mais, en même temps, elles concentrent un peu partout leurs frappes sur des objectifs civils, écoles, hôpitaux, mairies, mais surtout infrastructures énergétiques.

En bombardant les barrages hydroélectriques, les abords des centrales nucléaires, les systèmes de chauffage urbain que l’URSS avait généralisés ou les lignes à haute tension, les belligérants veulent priver les habitants du camp d’en face d’électricité, de chauffage, d’eau. Il s’agit de leur rendre la vie impossible et de forcer les autorités à organiser de lourdes opérations d’évacuation.

C’est déjà ce qui se passe à Kherson, une ville de 300 000 habitants annexée par la Russie, ou dans le Donbass pro-russe. Même chose à Bakhmout, cette fois du côté ukrainien. La mairie de Kiev, la capitale de l’Ukraine, elle, a averti ses trois millions d’administrés qu’ils devaient s’attendre à un hiver sans chauffage ni éclairage, mais qu’elle les évacuerait s’il le fallait.

En terrorisant les populations, en les jetant dans le désespoir, généraux et politiques de chaque camp mènent la politique de la terre brûlée. Mais ils peuvent aussi caresser l’espoir qu’une partie des civils d’en face cesseront de soutenir l’effort de guerre qu’exige d’eux le camp adverse.

Lourdement réprimée, la contestation contre Poutine n’a pas pour autant disparu. Il se pourrait même qu’elle reste assez large pour que le vice-président du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, en vienne à dénoncer « les traîtres lâches et les transfuges cupides » qui refusent de marcher au pas.

Pour des raisons évidentes, les même médias parlent moins de ceux qui, en Ukraine, ne soutiennent pas « leur » gouvernement et ses parrains occidentaux. Une exception : le 7 novembre, la radio France Inter a interviewé des habitants des environs de Kharkiv repris par Kiev. À la question de savoir comment ils envisageaient la victoire de l’Ukraine, ils disaient ne vouloir qu’une chose : « Que cela cesse ! »

Cette lassitude face à une guerre fratricide n’est pas encore un rejet actif de ceux qui la mènent sur le dos des peuples. Mais elle dément l’image d’Épinal d’un peuple uni derrière Zelensky. Le gouvernement américain le sait sans doute, qui vient de faire fuiter dans la presse qu’il discute directement avec Poutine, et même que le jusqu’auboutisme de Zelensky n’a pas son aval.

Est-ce là le fruit des préoccupations de Biden en période électorale, alors que les républicains lui reprochent avec démagogie le coût de cette guerre ? En tout cas, les habitants des régions tenues par Kiev ou par l’armée de Poutine n’ont rien à attendre des dirigeants du camp impérialiste ni des chefs de la bureaucratie russe. Ceux qui survivront à leurs bombardements terroristes risquent de n’avoir cet hiver que la chaleur des explosions, avec le froid et l’obscurité le reste du temps.

Pierre LAFFITTE