Octobre-novembre 1972 : le procès de Bobigny, un tournant dans la lutte pour le droit des femmes

09 Novembre 2022

Le 11 octobre 1972, Marie-Claire, une mineure de 17 ans, comparaissait devant le tribunal pour enfants de Bobigny pour avoir avorté après un viol. Le procès allait se terminer par la relaxe de l’accusée et être suivi d’un autre, impliquant sa mère, Michelle, et trois autres femmes qui l’avaient aidée.

Dans l’atmosphère de l’après-1968 et des mouvements revendiquant la libération des femmes, ces procès devinrent un réquisitoire contre la loi de 1920 qui interdisait l’interruption de grossesse ainsi que toute propagande anticonceptionnelle.

Il fallut du courage à ces femmes, se transformant d’accusées en accusatrices, pour affronter le tribunal et une justice réactionnaire et misogyne. Elles furent soutenues et défendues par Gisèle Halimi et quatre autres avocates et avocats.

Comme toujours dans ces cas-là, la justice s’en prenait à des femmes de milieu modeste, qui n’avaient eu ni les moyens financiers ni les relations pour recourir aux services d’une clinique discrète ou partir à l’étranger. La mère de Marie-Claire, employée du métro comme deux de ses collègues et co-accusées, n’avait pu trouver les 4 500 francs, trois fois son salaire mensuel, réclamés par un gynécologue pour effectuer l’avortement.

Le procès fut retentissant, et pas seulement par la détermination des protagonistes. Gisèle Halimi et son équipe refusèrent le huis clos et convoquèrent à la barre des personnalités du monde du spectacle, des intellectuelles engagées dans le combat féministe comme Simone de Beauvoir, des médecins, des scientifiques célèbres comme le biologiste Jean Rostand, le prix Nobel Jacques Monod et Paul ­Milliez. Ce dernier, doyen des facultés de médecine, pourtant catholique et opposé à l’avortement, mais qui avait vu « mourir des dizaines de femmes après un avortement clandestin », soutint, lui aussi, la cause des accusées.

Il s’agissait de plaider la nécessité de dépénaliser l’avortement, de permettre aux femmes d’y recourir dans les meilleures conditions possibles, de légaliser la propagande pour la contraception et l’éducation des jeunes à la sexualité. Il s’agissait d’affirmer que, dans tous les cas, c’était à la femme de décider de son sort.

Le procès se termina par la relaxe ou des peines avec sursis, dont une finalement pas appliquée. Le dernier pied de nez à la justice fut la publication intégrale des débats du procès, pourtant illégale. C’est Choisir, l’association créée par Gisèle Halimi, qui s’en chargea.

La loi de 1920 était répressive, conforme à la morale traditionnelle d’une Église nataliste, la même qui avait béni les armées lors de la boucherie de la Première Guerre mondiale. Il s’agissait de repeupler le pays après le million et demi de morts de la guerre. Il s’agissait aussi, pour cet État et sa Chambre très réac­tion­nai­re, de réaffirmer leur emprise sur toute la société, en l’occurrence surtout les femmes, d’imposer le respect de la loi, dans tous les domaines y compris les plus intimes. Elle réprimait la « provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle », sous peine de prison.

Cinquante ans plus tard, cette loi était toujours en vigueur, sans effet sur la natalité ni sur le nombre d’avortements clandestins, estimés dans les années 1970 entre 400 000 et 800 000 par an. Réalisées plus de huit fois sur dix par des personnes sans connaissances médicales et souvent dans des conditions d’hygiène déplorables, ces pratiques entraînaient plus de trois mille décès chaque année, selon un gynécologue témoin au procès.

En fait, la loi était devenue de plus en plus difficile à appliquer. Mais elle avait survécu parce qu’aucun gouvernement, aucun parti n’avait osé l’abolir : ni ceux de droite, ni ceux de gauche, sans parler du régime pétainiste qui, en 1943, fit exécuter pour l’exemple une femme coupable d’avoir procédé à un avortement.

Ni le gouvernement du socialiste Léon Blum en 1936, ni en 1945 celui auquel participa le Parti communiste, ne changèrent quoi que ce soit à la loi. Pire même : le PCF qui, dans ses premières années, combattait la loi de 1920, devint un des défenseurs de la politique nataliste et patriotique. En 1956, Jeannette Vermeersch, une de ses dirigeantes, déclarait que le contrôle des naissances était « un vice, […] une arme entre les mains de la bourgeoisie ».

La lutte contre la loi de 1920 passa donc en dehors des organisations du mouvement ouvrier, par la renaissance du mouvement féministe, par des initiatives pour fonder le Planning familial. Un premier recul fut la loi Neuwirth de 1967 qui légalisa la contraception, mais dont l’application fut retardée pendant sept ans. Quant au droit à l’avortement, il demeurait un tabou.

Il fallut des mobilisations et des manifestations pour le droit des femmes à décider de leur sort, le plus souvent réprimées par la police, y compris à la veille du procès de Bobigny. Il fallut des scandales, comme la pétition en 1971 de 343 femmes célèbres dans le monde des lettres et du théâtre, de la magistrature, affirmant avoir avorté et défiant le pouvoir de les inculper. Et, encore après Bobigny, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) organisa ouvertement des voyages à l’étranger pour permettre à des femmes d’avorter, avant qu’on en arrive à la loi de 1974.

Si le droit à l’avortement et à la contraception est aujourd’hui reconnu, c’est le résultat de dizaines d’années de mobilisations, et un immense soulagement pour bien des femmes.

Les statistiques officielles comptabilisent plus de 200 000 interruptions volontaires de grossesse, mais c’est encore surtout chez les femmes les plus précaires et les plus isolées, qui ont moins de facilité à s’informer et moins d’environnement médical.

La politique d’austérité a miné l’hôpital public : 8 % des centres d’IVG ont disparu en dix ans. Déserts médicaux, clause de conscience des chirurgiens refusant l’avortement, manque d’information, d’accueil, tout cela peut transformer en parcours du combattant la réalisation d’une décision déjà difficile à prendre.

Quant à la contraception, les différentes méthodes sont accessibles, mais l’information ne l’est pas toujours et l’éducation sexuelle est quasi inexistante, alors qu’elle devait être assurée dans le cadre de l’Éducation nationale.

Les droits à l’avortement et à la contraception ne sont nullement acquis. Des États-Unis à l’Europe, des législations jusque-là assez libérales sont remises en cause par une évolution réactionnaire. Les pressions sociales, la morale religieuse empoisonnent les consciences. Le système capitaliste en crise, en accroissant la misère matérielle, fait resurgir ce qu’il y a de pire dans les relations humaines, alimentent les violences et les agressions contre les femmes.

Aucune lutte contre une oppression particulière, pour utile qu’elle soit, contre la misogynie, le racisme, le mépris des minorités, ne pourra triompher définitivement sans que soit détruit ce système d’exploitation et d’oppression.

Sylvie MARÉCHAL