Octobre 1962 : la crise des fusées à Cuba

02 Novembre 2022

Il y a soixante ans, le 14 octobre 1962, les dirigeants américains apprenaient la présence d’une base de missiles nucléaires à Cuba, installée par l’URSS. C’était le début d’une crise opposant les deux superpuissances.

Aujourd’hui, cet anniversaire est l’occasion de divers commentaires dans les médias, pour rendre la Russie, hier comme aujourd’hui, responsable de la menace de guerre nucléaire. Mais il rappelle surtout que les États-Unis, qui feignent aujourd’hui de s’étonner des réactions de la Russie quand l’OTAN s’approche de ses frontières, étaient prêts à lancer leurs bombes quand l’URSS s’approchait des leurs.

Les missiles nucléaires soviétiques étaient installés à moins de 200 km des côtes américaines. Il était aisé pour les dirigeants américains de présenter l’URSS comme les menaçant d’un engrenage vers une troisième guerre mondiale. Les États-Unis possédaient pourtant huit fois plus de bombes et d’ogives nucléaires que l’URSS. Quelques mois plus tôt, en novembre 1961, ils avaient installé quinze missiles à Izmir, en Turquie, non loin de l’URSS, et trente autres en Italie, pouvant pour certains frapper Moscou en seulement seize minutes. Des « menées » tout aussi « agressives », dans cet affrontement qui les opposait à l’URSS depuis des années.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, quatre années auparavant, à la tête d’une révolte populaire contre le dictateur Batista, et surtout depuis la nationalisation en 1960 des intérêts américains, les États-Unis avaient cherché à renverser ce régime. Avant même que Castro mette en œuvre sa réforme agraire, le 17 mai 1960, et exproprie les compagnies américaines, en commençant par la firme bananière United Fruit, le Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche avait décidé, le 10 mars 1959, d’étudier des stratégies pour « mettre en place un nouveau gouvernement à Cuba ».

En avril 1961, ils passèrent à l’acte en lançant une opération d’envergure : 1 500 hommes armés débarquèrent au sud de l’île, près de la baie des Cochons. Ce fut un fiasco. En 72 heures de combat, ceux-ci furent anéantis grâce à la mobilisation immédiate des soldats, des miliciens et de toute la population cubaine. Le constat s’imposait : le régime de Castro bénéficiat d’un large soutien populaire. Les États-Unis, qui ne pouvaient pas rester sur cet échec, décrétèrent donc en 1962 un embargo contre Cuba, toujours en vigueur en 2022, tout en envisageant en secret de nouvelles opérations pour renverser Castro.

C’est pour résister aux pressions américaines, ainsi qu’à l’étranglement économique, que Castro s’était tourné vers l’URSS dès le début de l’année 1960. Face à la montée des menaces d’intervention américaine, ces liens n’avaient cessé de se renforcer. Castro proclama le 16 avril 1961 le caractère socialiste de la révolution cubaine. L’aide de l’URSS, qui ravitailla l’île en pétrole et lui acheta du sucre au-­dessus du cours mondial, permit à Cuba de tenir, malgré l’embargo renforcé mis en place en février 1962 par les USA.

Ce fut cependant sans l’accord de Castro que le dirigeant de l’Union soviétique, Nikita Khrouchtchev, lança l’opération baptisée Anadyr, qui consistait à envoyer par bateau 50 000 soldats et 36 missiles nucléaires à Cuba. Castro se retrouvait ainsi dans le rôle du pion utilisé dans l’affrontement entre deux grandes puissances, les États-Unis et l’URSS. Les dirigeants de la bureaucratie russe tentaient de se servir de l’influence gagnée à Cuba pour démontrer leurs propres possibilités militaires. Ils n’allaient rien y gagner, et le peuple cubain non plus.

La première option que Kennedy commença à défendre, sur les conseils de certains des généraux, fut l’intervention militaire pure et simple. Finalement, la décision qui l’emporta fut celle d’un blocus partiel de l’île, assortie de la menace de faire intercepter, contrôler, voire couler par la marine de guerre les navires russes allant à Cuba, si les dirigeants Soviétiques ne démantelaient pas leur base. Sous le prétexte de manœuvres, une force navale américaine convergea vers Cuba, embarquant 40 000 Marines, tandis que 100 000 hommes étaient déployés en Floride.

L’URSS fit finalement marche arrière, en essayant de ne pas perdre la face. Khrouchtchev ne demanda pas à ses marins de forcer le blocus. Le 28 octobre, il accepta finalement le marché consistant à accepter de démolir les bases qu’il venait d’installer, en échange de la promesse des États-Unis de ne pas envahir Cuba et de celle, qui devait rester secrète, de retirer leurs missiles de Turquie.

La propagande allait faire de Kennedy celui qui aurait évité le déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Les prétendues blanches colombes américaines étaient pourtant en train de s’engager dans la guerre du Vietnam, pour tenter de montrer, au prix de bombardements au napalm, de villages rasés et des milliers de morts, qu’ils ne laisseraient aucun pays sortir de leur sphère d’influence.

Aline Retesse