Embouteillage de méthaniers : le capitalisme dans le gaz

02 Novembre 2022

La crise gazière de cet automne, les embouteillages de méthaniers devant les ports européens, alors qu’on demande aux familles de se restreindre, donnent une illustration frappante de l’absurdité du capitalisme.

En faisant monter les enchères en Europe centrale, les États-Unis ont délibérément pris le risque de la guerre en Ukraine et de l’une de ses conséquences : la fermeture des gazoducs russes fournissant l’Europe. L’économie européenne et particulièrement l’industrie allemande ayant absolument besoin de gaz, le prix de celui-ci a aussitôt explosé, immédiatement suivi du prix de location des méthaniers qui servent à le transporter et des installations portuaires capables de le recevoir et de le transformer.

Les industriels du secteur et les financiers du monde entier se sont rués sur l’aubaine, contribuant à une hausse vertigineuse des prix. Les premiers à en profiter ont été les producteurs américains de gaz de schiste, ce qui n’a sans doute pas été pour rien dans la politique des États-Unis. Les oligarques russes n’y ont pas perdu non plus, il leur a suffi de changer de clients pour profiter de la hausse des prix. Puis, la valeur des chargements des méthaniers augmentant au fur et à mesure de leur parcours, les navires ont convergé vers les ports d’Europe et les pays prêts à payer le gaz au prix fort. Les commandes de méthaniers et d’unités flottantes de stockage et de regazéification se sont multipliées, leur prix et celui de leur location ont également explosé.

Cet été, à coups de centaines de milliards, les réservoirs de gaz européens ont donc été remplis. Mais, en même temps que l’été se prolongeait, le ralentissement économique commençait dans l’industrie. Cette conjonction a fait diminuer la consommation de gaz alors même que la fièvre spéculative continuait. À la fin du mois d’octobre, il y avait donc des dizaines de méthaniers, loués des centaines de milliers de dollars par jour, chargés à ras bord d’un gaz payé très cher au départ et attendant de pouvoir décharger en Europe. Ils sont maintenant à l’ancre ou font des ronds dans l’eau, à un tarif prohibitif. Le prix du gaz, invendable car impossible à stocker en ­Europe pour l’instant, est donc reparti à la baisse, entraînant avec lui quelques spéculateurs aux reins trop peu solides et occasionnant un nouveau spasme d’une ­économie mondiale déjà mal en point.

Les navires vont-ils ­attendre dans les eaux euro­péennes jusqu’à ce que les prix remontent ? Vont-ils retraverser les océans pour vendre leur cargaison ailleurs ? Les traders doivent d’autant plus s’agiter que, un peu de gaz étant consommé chaque jour, la valeur de leur cargaison diminue au fil du temps.

Ce nouvel épisode va-t-il entraîner une suite de faillites dans la filière, voire faire tomber d’autres dominos dans la construction navale, la finance ou l’industrie ? L’économie et les ménages d’Europe auront-ils du gaz cet hiver et à quel prix ? Nul n’en sait rien et, dans toute cette histoire, les cercles dirigeants des trusts et des États ont d’abord pensé au profit immédiat des grandes compagnies. C’est : « Mon bénéfice tout de suite et après moi le déluge. »

C’est caractéristique de ce que Marx appelait l’anarchie de la production. Il y voyait l’une des raisons de la non-viabilité du capitalisme et de la nécessité de son renversement par les travailleurs. On n’a rien dit de mieux sur le sujet depuis.

Paul GALOIS