Les bastilles qui restent à prendre14/09/20222022Journal/medias/journalnumero/images/2022/09/2824.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Editorial

Les bastilles qui restent à prendre

Le décès d’Élisabeth II a éclipsé les autres informations. Chaînes de télévision, journaux, responsables politiques, artistes et experts en tout genre surenchérissent dans un hommage planétaire. 230 ans après la Révolution française, l’abolition de la monarchie et des privilèges, nous voilà sommés de manifester intérêt, respect et admiration à la Couronne britannique.

Chez beaucoup d’entre nous, ce cirque royal déclenche des envies de nouvelle révolution. Eh bien, souhaitons que cette envie soit contagieuse !

Le Royaume-Uni a décrété un deuil national de dix jours. Toute la vie sociale est au ralenti. Des spectacles et des matchs de foot sont annulés. Le peuple est appelé à saluer le convoi funéraire qui traverse le pays.
Alors que les travailleurs britanniques sont engagés dans un bras de fer pour que les salaires suivent la flambée des prix, les chefs syndicaux ont annulé les grèves prévues cette semaine. Les salariés assommés par les factures ahurissantes de gaz et d’électricité sont censés attendre et rendre hommage à la reine !

Voilà à quoi sert la monarchie britannique : saouler le peuple avec des histoires de princesses et de rois pour qu’il ne s’occupe pas de ses propres affaires ! Exalter le chauvinisme et le respect de la tradition pour préserver l’ordre social avec ses injustices, ses inégalités et ses horreurs.

Pendant soixante-dix ans, Elisabeth II a incarné l’Empire britannique. Elle a régné sur des centaines de millions d’hommes et de femmes à travers le monde, exploités, opprimés, voire massacrés lors des révoltes coloniales qu’ils menèrent contre la tutelle anglaise. La reine n’y était pour rien ? Mais si ! Elle était la garante morale de sa continuité et de sa perpétuation. Même si elle n’a servi que de décorum, elle a contribué à faire accepter leur condition aux opprimés.

« La reine incarnait l’unité nationale », entend-on. Oui, l’unité où le petit peuple doit s’agenouiller au passage de nantis couronnés ! L’unité qui fait que les uns vivent en parasites sur les autres ! L’unité où la coiffeuse, le postier ou l’ouvrier intérimaire sont censés honorer ceux qui se transmettent titres, gloire, domaines et millions de père en fille ou en fils. Y a-t-il seulement un seul membre de la famille royale qui connaisse le prix du pain ou du gaz ? Pas sûr !

Les antimonarchistes britanniques dénoncent le coût de la monarchie pour le contribuable. Mais comme elle est, elle-même, devenue une attraction touristique, digne de la Tour Eiffel, elle rapporterait plus à l’économie du pays que ce qu’elle coûterait…

En fait, la maison royale vit d’abord de ses rentes : 18 000 hectares de terres cultivables, de centres commerciaux, de bureaux… Et c’est une entreprise qui rapporte des dizaines de millions de revenus par an. La famille royale est surtout une grande famille bourgeoise, à la tête d’une entreprise bien gérée, les flonflons, les chapeaux et le cirque royal en plus.

Alors, aussi écœurante soit-elle, cette débauche d’hommages réactionnaires ne doit pas nous faire oublier les véritables rois des temps modernes : les dynasties bourgeoises. Celles-ci ne passent pas leur vie à se faire prendre en photo devant des manoirs d’un autre âge. Elles sont à la tête de holdings et de grands groupes et règnent sur le secteur du luxe, de la banque, de l’automobile, de l’armement, de la pharmacie… et ce sont surtout ces rois-là qu’il faut détrôner.

En 1789, la bourgeoisie a profité de la révolte du petit peuple des villes et des paysans pour asseoir sa propre domination. Mais la révolution a été faite par les masses qui avaient été opprimées, muselées des siècles durant. À l’époque, le petit peuple voulut comprendre où passait son argent, pourquoi et pour qui il travaillait si dur. Il voulait savoir pourquoi on lui faisait payer le sel cent fois son prix et pourquoi le pain devenait inabordable. Il réclamait des comptes.

Aujourd’hui, il nous faut, nous aussi, trouver la force de demander des comptes. Cette fois, ce n’est plus à la noblesse et aux féodaux qu’il faut les demander, mais à la grande bourgeoisie. Où partent les fruits de notre travail ? Pourquoi les prix s’envolent-ils ? Pourquoi cette explosion de profits et ces salaires insuffisants ?

Une autre révolution est inscrite dans la logique de la société capitaliste car l’oppression qu’elle fait régner, les sacrifices qu’elle impose aux travailleurs et le chaos qu’elle crée sont insupportables. Cette révolution viendra, comme toujours, de la base, de tous ceux qui sont exploités, pressurés puis rejetés en dehors de la production. Et cette fois, ce sont les travailleurs qui devront la diriger.

Bulletins d’entreprise du 14 septembre 2022

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