Chili : la nouvelle Constitution rejetée

07 Septembre 2022

Lors du référendum du 4 septembre, presque 62 % des électeurs chiliens ont voté « je rejette », refusant ainsi le projet de nouvelle Constitution censée remplacer celle datant de la dictature militaire de Pinochet (1973-1990).

Le vote a donc confirmé, et au-delà, les sondages. Le président de centre gauche, Gabriel Boric, avait déjà fait savoir que, en cas d’échec, il relancerait un processus constitutionnel, et il l’a redit suite à ce rejet.

Le piège tendu à la population entrée en lutte en octobre 2019 continue ainsi de fonctionner. Cette révision constitutionnelle avait été conçue par le président de droite Piñera comme une voie de garage face à une mobilisation populaire dont il ne venait pas à bout.

En 2019, le rejet d’une augmentation du prix du ticket de métro par des étudiants avait mis le feu aux poudres, dans un pays où les inégalités sont criantes et où la population subit, depuis la dictature, des politiques de privatisation à outrance qui, pour les classes populaires, ont mis à bas l’éducation, la santé, les retraites et le logement.

Le 25 octobre 2019, lorsqu’un million de manifestants avaient envahi les rues du pays, la présidence avait d’abord réagi par la répression. Puis, la mobilisation ne faiblissant pas, Piñera avait proposé de réviser cette Constitution.

Dans cette manœuvre, le président avait reçu le soutien de la plupart des partis de gouvernement qui, le 15 novembre 2019, signaient un accord « pour la paix sociale ». Les manifestations ont ainsi cessé, de façon à faire rêver leurs participants à une « bonne » Constitution, qui réglerait tous les problèmes sociaux qu’ils endurent.

Le 15 octobre 2020, plus de 78 % des électeurs votaient donc pour une réforme de la Constitution. Et, en mai 2021, une Convention constitutionnelle de 155 membres parmi lesquels 17 représentants des peuples indigènes, était élue pour rédiger le projet qui vient d’être rejeté.

En fait, outre les élus indigènes, ces élus représentaient surtout les partis de la gauche dite radicale, et des personnalités intellectuelles dites indépendantes, tandis que les partis traditionnels étaient écartés.

Certains s’interrogent maintenant pour savoir ce qui a mécontenté les électeurs. On évoque la suppression du Sénat, le droit à l’avortement ou le pouvoir que cette Constitution aurait pu donner aux peuples indigènes qui revendiquent certaines terres. Quoi qu’il en soit, et comme l’avaient imaginé les politiciens qui l’ont mise en place, cette carotte constitutionnelle a permis de dévoyer la lutte amorcée en octobre 2019. Bien des participants de ce mouvement ont pu croire que le fait d’inscrire dans une Constitution le droit au travail ou au logement pourrait en faire une réalité.

Déjà, en 1862, le fondateur du mouvement ouvrier allemand, Ferdinand Lassalle, s’était penché sur ce qu’est une Constitution. Il en avait conclu que ce qui compte vraiment, c’est le rapport de force existant dans la société entre la classe dirigeante et les classes exploitées. En abandonnant le terrain de la rue, les manifestants de 2019 ont lâché la proie pour l’ombre.

Le président de centre gauche annonce maintenant qu’il va relancer le processus constitutionnel en y réin­tro­dui­sant les partis traditionnels, y compris ceux qui, à droite, ont fait campagne pour le rejet. La droite la plus conservatrice s’est dite partante. Il en sortira peut-être un texte plus consensuel. Mais, en attendant, le sort des classes populaires ne changera pas et on les priera de continuer d’attendre la satisfaction des aspirations qui les ont mobilisées en 2019.

Les travailleurs et les populations les plus déshéritées subissent au Chili comme dans le reste du monde une forte inflation, qui est de 13 %. Elles ne se laisseront peut-être pas ainsi lanterner indéfiniment.

Jacques FONTENOY