Russie: la chair à canon de Poutine

31 Août 2022
Le président russe, Poutine, a signé un décret qui permet de porter à 2 millions d’hommes les effectifs de l'armée russe. Soit un surcroit de 140000 militaires destiné en grande partie à renouveler les forces d’une armée que six mois de guerre ont durement éprouvée.

Car, si cette guerre est dévastatrice pour les populations civiles ukrainiennes, elle ne cesse d’engloutir des vies de soldats des deux côtés du front. Certes, Moscou et Kiev se gardent, pour les mêmes raisons de secret militaire et de propagande, de fournir des chiffres réalistes sur les combattants qu’ils alignent comme sur leurs morts et blessés. Mais il est évident que le Kremlin voudrait engager au plus vite des forces fraîches – on parle de 90000 hommes afin de combler ses pertes et surtout de faire face à la pression croissante d’une armée ukrainienne que les États membres de l’OTAN arment de plus en plus. Pour les dirigeants russes, envoyer toujours plus de soldats dans une guerre qui n’en finit pas n’est pas si simple. Ils savent devoir compter avec une hostilité sourde à la guerre dans des pans entiers de la population.

Cela se vérifie d’abord dans la petite bourgeoisie des grandes villes, dont les fils ne veulent généralement pas aller se battre. Beaucoup d’étudiants et de jeunes susceptibles d’être appelés sous les drapeaux ont d’ailleurs pris les devants dès février, parfois juste avant le début de l’offensive militaire, en allant chercher refuge à l’étranger. Depuis, certains
sont revenus. Mais le Kremlin sait bien que recourir ouvertement aux conscrits dans cette guerre rappellerait ce qui s’était produit lors des deux guerres de Tchétchénie, quand toute une partie de la jeunesse diplômée avait quitté la Russie, souvent définitivement.

Mais elle n’est pas la seule concernée. Malgré la censure, on a appris que, dans diverses régions éloignées des grands centres, des soldats ont refusé de partir faire la guerre, que des parents de conscrits ont manifesté devant des commissariats militaires, ces voenkomats qui sont la hantise de bien des jeunes. Et des témoignages commencent à circuler sur les réseaux sociaux, qui émanent de soldats ayant combattu en Ukraine. Ainsi, le 10 août, un parachutiste, fils
de militaire ayant lui-même combattu en Tchétchénie, a raconté les deux mois passés en Ukraine. Comme beaucoup, il s’était engagé car il n’avait plus de travail, et donc de revenus. Il décrit le mépris des gradés, qui ne se préoccupent en rien du sort des troupiers, qui rétorquent à qui se plaint que c’est à lui de se débrouiller pour se procurer de la nourriture, un
treillis, une arme, un endroit où dormir. Il relate aussi comment on ne leur a rien dit sur ce qu’ils allaient faire dans
un pays considéré comme frère, comment les populations censées les accueillir en sauveurs fuyaient devant eux. Il dit quelle haine il a lue dans les yeux des réfugiés voyant avancer les blindés russes, quelles horreurs l’armée russe a commises contre des civils. Et il précise que nombre de ses camarades ne veulent pas ou plus de cette sale guerre, d’où beaucoup ne reviendront que morts ou blessés.

Même si le Kremlin fait tout pour éviter que s’exprime une opposition à sa guerre, et continue à envoyer en prison ceux qui «discréditent les forces armées » ne serait-ce qu’en employant le mot proscrit de «guerre», il ne peut ignorer qu’elle existe. Alors, pour trouver des soldats, il multiplie les campagnes de recrutement dans les médias, dans les régions.

D’où une profusion de fêtes patriotiques, avec des stands vantant le métier des armes, des sergents recruteurs qui, surtout dans les localités frappées par le chômage, tentent d’appâter en annonçant des soldes proches de 3 000 euros par mois, une somme énorme au regard du salaire moyen même dans les villes. Mais gagner sa vie au risque de la perdre ne suffit pas à convaincre assez de monde. Du coup, le régime ratisse aussi dans les prisons, en y promettant des remises de peine contre un engagement. Vu l’effroyable système carcéral, des détenus peuvent être tentés d’y échapper ainsi.

Poutine a beau jeu de dire qu’il ne veut pas envoyer les conscrits en Ukraine. Il sait en effet que les effets de la crise mondiale conjugués à ceux des sanctions occidentales, qui précipitent chaque jour plus de jeunes et de travailleurs dans la
pauvreté, sont d’efficaces rabatteurs pour son armée et sa guerre.

Pierre LAFFITTE