Italie : contre le fascisme, l’impasse de la grève “légalitaire”

03 Août 2022

Le 1er août 1922, la classe ouvrière italienne entamait une grève générale contre la violence fasciste, à l’appel de l’Alliance regroupant alors les principaux syndicats. Trois jours plus tard, cette dernière y mettait fin sous la pression des fascistes. C’était la dernière manifestation de résistance ouvrière avant la prise du pouvoir par Mussolini en octobre.

Pendant les deux années rouges, le « Biennio Rosso » de 1919-1920, le prolétariat avait été à l’offensive. La situation pré-révolutionnaire avait cependant été conduite sur une voie de garage par les dirigeants socialistes et syndicaux réformistes. Les travailleurs italiens furent ainsi d’abord désarmés, moralement et politiquement, par leur propre direction.

Le mouvement ouvrier détruit

La bourgeoisie, qui avait dû subir les années rouges, voulait désormais mettre au pas les travailleurs des villes et des champs, dont les luttes avaient fait vaciller son pouvoir dans les usines et les grands domaines agricoles. Elle allait se servir des fascistes pour cela.

Dès la fin de l’année 1920, les premières attaques fascistes ciblèrent les ligues paysannes et les Bourses du travail des villages, avant de s’en prendre aux grandes concentrations ouvrières des villes. La bourgeoisie décida vite de financer massivement le fascisme, fournissant armes et véhicules. Elle leur donna les moyens de quadriller le territoire pour détruire méthodiquement toute expression politique, culturelle, sportive, syndicale, du mouvement ouvrier, menant ainsi une véritable « contre-révolution préventive ».

Ces succès et ces moyens firent rapidement grossir les rangs fascistes. Ne regroupant que quelques centaines d’anciens combattants derrière Mussolini en 1919, le fascisme recruta très vite de larges couches de la petite bourgeoisie, déclassée par la crise économique, et même des travailleurs. À partir de 1921 et en quelques mois, le nombre des membres du parti fasciste passa de 17 000 à près de 320 000.

Les dirigeants socialistes se contentaient d’appeler au calme. Ainsi, à l’été 1921, un article du journal socialiste de Mantoue, Terre nouvelle, après un raid contre une coopérative socialiste, expliquait : « Nous qui sommes les pionniers d’un idéal de fraternité, nous qui n’avons aucun doute sur l’inéluctable arrivée du socialisme, nous pouvons dire : assez de violence ! Et nous pouvons montrer l’exemple : mains en l’air camarades ! » La classe ouvrière était invitée par ses dirigeants à faire confiance à l’appareil d’État pour la protéger, alors que la police et l’armée se montraient les complices actives du fascisme.

Le Parti communiste s’était constitué en janvier 1921. Tout juste formé, encore minoritaire dans la classe ouvrière, il était confronté à ce phénomène politique nouveau. Ses dirigeants eurent tendance à en sous-estimer le danger, même si eux ne plaçaient pas le sort de la classe ouvrière entre les mains de l’État et de sa police. Ils l’appelaient à s’organiser pour répondre « à la force par la force, aux armes par les armes ». Mais, dans le même temps, ils menaient une politique sectaire qui empêchait le PC d’incarner la direction politique dont l’ensemble de la classe ouvrière avait besoin.

La grève du 1er août

En février 1922, l’Alliance du travail se constitua à l’initiative du syndicat des cheminots et de celui des travailleurs de la mer. Elle regroupait les syndicats les plus importants, la CGL, proche du Parti socialiste, et l’USI et l’UIL, liées aux anarchistes et aux syndicalistes révolutionnaires. Bien tardivement, elle proclamait la nécessité de coordonner les organisations ouvrières contre le fascisme.

Elle appela à une grève générale pour le 1er août, définissant ainsi ses objectifs : « De la grève générale doit sortir un avertissement solennel au gouvernement pour mettre un terme à toute action violente contre les libertés civiles, qui doivent être garanties par la loi. » L’appel précisait que les travailleurs devaient s’abstenir de toute violence. Elle appelait les travailleurs au respect de la légalité, pourtant allègrement piétinée par les fascistes depuis des mois, avec la complicité souriante de l’État. Rien dans cet appel ne donnait les moyens aux travailleurs de défendre leur peau.

Dans le camp d’en face, le ton était bien différent. Les fascistes annoncèrent qu’ils accordaient 48 heures à l’État pour mettre fin à l’agitation avant d’agir eux-mêmes. Ils faisaient ainsi une double démonstration : à la bourgeoisie, celle de leur efficacité contre cette classe ouvrière qui montrait avec cette grève qu’elle n’était pas encore vaincue ; à leurs troupes, celle d’une organisation qui n’avait pas peur de bousculer le cadre légal et d’imposer sa politique, même à l’État, contrairement aux syndicats et partis ouvriers, « révolutionnaires de la parlotte » comme les appelait un dirigeant fasciste.

L’Alliance du travail s’empressa de reculer devant les menaces et déclara la fin du mouvement le 3 août. Le soir même, un communiqué fasciste triomphait : « La grande bataille est gagnée. Le bluff des subversifs, qui jusqu’à hier faisait du chantage à l’État, qui jusqu’à hier menaçait la tranquillité de la Nation, a été durement et inexorablement puni ! Nous pensons qu’on n’entendra plus parler de grèves générales pendant un bon bout de temps. »

La riposte brisée

Ce n’était pas la volonté de se battre des masses ouvrières qui manquait mais bien une direction révolutionnaire, capable d’incarner la politique de Front unique que l’Internationale communiste conseillait aux révolutionnaires italiens dès 1921.

Dans plusieurs villes, la classe ouvrière, faisant fi des appels au calme et au respect de la légalité de ses dirigeants, mena la contre-offensive. À Parme, elle fut menée par les Arditi del popolo, mouvement fondé en 1921 par des anciens combattants qui, contre ceux qui choisissaient le fascisme, voulaient organiser la défense du prolétariat.

Au tout début d’août 1922, 15 000 fascistes convergèrent de toute la région vers ce bastion ouvrier. Face à eux, la population des faubourgs populaires de Parme, notamment celui d’Oltretorrente, avait préparé la défense de la ville, divisée en zones militaires sous le contrôle d’ouvriers élus qui organisaient les différents services, de la défense à la santé en passant par l’approvisionnement. Au bout de cinq jours de combats, les troupes fascistes furent mises en déroute et durent abandonner le siège de Parme.

Du fait de la politique des directions ouvrières, de tels exemples de résistance restèrent isolés. Durant ces journées de la grève dite « légalitaire », elles firent une nouvelle fois la preuve de leur démission. Au lieu de donner enfin les moyens à la classe ouvrière de répliquer, elles montraient à Mussolini qu’il avait désormais la voie libre pour accéder au pouvoir.

Pour empêcher la victoire de la contre-révolution fasciste, il aurait fallu être prêts, selon la formule des communistes, à se battre sur le terrain où la bourgeoisie situait la lutte, qui n’était plus celui des joutes parlementaires mais celui d’une confrontation armée, en étant prêts à la mener jusqu’à ses ultimes conséquences, c’est-à-dire à la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

Ce n’était évidemment pas l’objectif des dirigeants réformistes. La classe ouvrière, et toute la société italienne avec elle, allait payer leur trahison au prix fort, avec l’instauration du fascisme à partir d’octobre 1922.

On trouve dans le livre Oltretorrente, de Pino Cacucci une chronique de la résistance de Parme, Christian Bourgois éditeur,

Nadia CANTALE