États-Unis : les droits des femmes bafoués

29 Juin 2022

Par son arrêt du 23 juin ne reconnaissant plus le droit à l’avortement, la Cour suprême des États-Unis a nié clairement le droit des femmes à décider de ce qu’elles font de leur corps.

Cette institution, au sommet du système judiciaire du pays le plus riche, qui pose en défenseur des droits démocratiques dans le monde, met la santé des femmes, leur bien-être physique, psychologique et social à la merci des dirigeants de chaque État américain, dont beaucoup sont de fieffés réactionnaires gouvernant au nom de préjugés religieux.

Des lois locales interdisant l’avortement étaient jusqu’à présent suspendues par l’arrêt de 1973 « Roe vs Wade ». Elles sont immédiatement rentrées en application, amenant par exemple les dernières cliniques du Missouri ou du Mississippi pratiquant l’IVG à fermer leurs portes. Bientôt, l’avortement sera criminalisé d’une façon ou d’une autre dans la moitié des États-Unis. C’est une revanche pour des autorités qui avaient été obligées, il y a cinquante ans, sous la pression de larges mouvements contestataires, de reconnaître aux femmes le choix de donner ou pas la vie.

L’arrêt de 1973 n’a pourtant jamais été une garantie pour les femmes de pouvoir avorter. Dans de vastes zones du pays, il n’y a plus de cliniques pratiquant les avortements depuis de nombreuses années, soit par manque de moyens financiers, soit par peur des attentats de l’extrême droite religieuse qui, au nom de la « défense de la vie », a été jusqu’à l’assassinat.

En 1976, l’amendement proposé par le représentant républicain Hyde interdisant le remboursement de la plupart des IVG par Medicaid, l’assurance médicale fédérale pour les familles pauvres, a été voté par un Congrès à majorité démocrate. C’est ainsi que 300 000 femmes – évaluation de 1980 – n’ont plus pu avorter en sécurité, renvoyées pour beaucoup à des méthodes non médicalisées, moins chères mais beaucoup plus dangereuses. Depuis, jamais le Parti démocrate, qui fait pourtant du droit à l’avortement un argument électoral, n’est revenu sur cette disposition qui rend théorique ce « droit » pour les adolescentes, les travailleuses ou les mères seules qui n’ont pas les 700 à 1 500 dollars nécessaires pour cette intervention.

Au moment où les effets de l’inflation sur le niveau de vie de nombreux électeurs le mettent en difficulté, Biden s’est dit attristé par la décision de la Cour suprême, tout en ne proposant rien d’autre que de voter pour les démocrates aux élections intermédiaires de novembre prochain. Les défenseurs du droit à l’avortement auraient tort de s’en remettre à cette perspective et à ce président, catholique fervent, qui a souvent exprimé sa réticence à reconnaître ce droit élémentaire.

Il faudra bien autre chose pour contrer la campagne permanente menée contre l’avortement par des forces réactionnaires, souvent religieuses, qui sont largement relayées au sein du Parti républicain. À coups de millions de dollars, de grandes entreprises – Coca Cola, General Motors, Amazon… – ont financé la propagande encourageant des juges nommés à vie à renverser l’arrêt de 1973. Comme dans tous les pays et à toutes les époques où ce droit a été réprimé, cela provoquera des avortements clandestins, aux conséquences souvent dramatiques.

Les prochaines cibles annoncées des cliques réactionnaires sont maintenant la contraception et les droits des homosexuels. Ils étaient criminalisés il n’y a pas si longtemps.

L’arrêt de la Cour suprême s’inscrit dans un courant prêt à toutes les remises en cause et qui pourrait ne pas s’arrêter là. Le droit de grève ou de former des syndicats, le droit de vote des Noirs eux aussi n’ont été acquis qu’au travers de luttes importantes et ils ne bénéficient pas davantage de garanties légales que celui qui vient d’être attaqué.

Les droits des femmes, des travailleurs, de la population pauvre sont liés parce qu’ils ont en commun d’avoir été conquis dans une société dirigée par une bourgeoisie qui ne peut maintenir sa domination qu’en entretenant les préjugés les plus réactionnaires. Les hommes qu’elle porte au pouvoir n’ont de cesse que de revenir sur ce qu’ils ont dû concéder sous la pression à un certain moment.

On ne peut y répondre qu’à travers des luttes pour instaurer ou réinstaurer un rapport de force plus favorable aux opprimés. Mais, en fait, c’est tout cet ordre social, qui régurgite sans cesse une barbarie mal digérée, qui doit être renversé.

Lucien DÉTROIT