Brésil : victimes collatérales du capitalisme

22 Juin 2022

Il n’aura fallu que dix jours à la police brésilienne pour arrêter les assassins et retrouver les corps des deux indigénistes disparus le 5 juin en Amazonie.

Le journaliste anglais Dom Phillips et l’anthropologue brésilien Bruno Pereira enquêtaient sur des menaces contre les Indiens de l’aire indigène de la vallée du Javari, à la frontière du Brésil, du Pérou et de la Colombie.

Les deux hommes ont été tués par des pêcheurs qu’ils auraient surpris en train de chasser le piracuru, un poisson à la chair très recherchée, qui peut peser jusqu’à 300 kilos et fait partie des espèces protégées. Une des deux victimes étant citoyen anglais, l’Unesco, l’ONU et jusqu’au département d’État américain sont intervenus pour accélérer l’enquête et demander pieusement que les militants écologistes, les tribus indiennes et la forêt pluviale amazonienne soient protégés. À une autre époque, la Royal Navy aurait dépêché une canonnière pour venger l’affront.

La police brésilienne a donc fait diligence, et elle assure haut et fort que les assassins ont agi seuls, sans commanditaire, écartant toute implication d’organisation criminelle. Ces assurances sont bien précipitées. Au-delà d’un incident de pêche toujours possible, la mort des deux hommes est un épisode de la conquête par le capitalisme d’une des dernières zones qui lui ont échappé jusqu’ici, et que le gouvernement de Bolsonaro fait tout pour mettre à sa disposition.

Les quelque 500 aires indigènes homologuées couvrent plus d’un million de kilomètres carrés et abritent 500 000 Indiens. Cent cinquante autres aires sont encore à l’étude ou en voie de reconnaissance. Cette superficie, double de celle de la France, échappe en principe à toute exploitation moderne des sols, des bois, des eaux, des minerais, de la faune et de la flore. Pour les capitalistes, le fait que tout cela leur soit inaccessible est un supplice de Tantale, et ils sont prêts à tout pour y avoir accès, pour prospecter et « mettre en valeur » ces zones, c’est-à-dire les faire entrer dans leur système.

Sur ce point, Bolsonaro représente fidèlement les intérêts de la bourgeoisie. Dans une interview de 1998, il regrettait : « Dommage que la cavalerie brésilienne n’ait pas été aussi efficace que l’américaine, qui a exterminé les Indiens. » Pour exploiter l’Amazonie, en effet, il faut en finir avec les Indiens, les protecteurs des Indiens et tous les petits exploitants de la forêt, cultivateurs, récolteurs de caoutchouc, etc.

Depuis son arrivée au pouvoir, Bolsonaro a gelé la reconnaissance de nouvelles terres indigènes. Il s’est attaqué aux ONG écologistes, déclarant qu’elles sont un cancer qu’il n’arrive pas à éradiquer, une conspiration internationale responsable des incendies en Amazonie.

Quant à la Fondation de l’Indien, la Funai, il annonçait durant sa campagne électorale qu’il allait « la poignarder », et il a tout fait pour la démanteler. Il a divisé par deux son budget, l’a mise sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, traditionnellement dirigé par un représentant de l’agro-­industrie, et a mis à sa tête un ex-commissaire de police lié au clan ruraliste, qui met tout son zèle à persécuter les professionnels dévoués et compétents. Ainsi Bruno Pereira avait été licencié il y a deux ans pour avoir trop bien protégé le peuple Yanomami.

Sur les 39 directions régionales de la Funai, seules deux sont encore dirigées par des professionnels, toutes les autres sont aux mains de militaires ou de policiers. Ainsi, la vallée du Javari avait à sa tête un ex-lieutenant qui a été révoqué l’an passé pour avoir dit qu’il allait « mettre le feu » aux Indiens isolés ! Ceux-ci, que le contact avec la civilisation met en danger d’extinction, sont en principe la priorité de la Funai. Or Bolsonaro encourage ses amis des Églises évangélistes à multiplier les missions dans leur direction.

L’Évangile n’est certes pas le seul à menacer les Indiens. Il y a aussi les garimpeiros (chercheurs d’or illégaux), les trafiquants de bois précieux, les chasseurs et pêcheurs d’espèces protégées, enfin les gangs de la drogue installés aux trois frontières. Et, derrière tous ces prédateurs, se profilent la déforestation, l’élevage bovin, le soja, le maïs et la canne à sucre, le grand capital de l’agro-industrie mondiale.

Voilà ce qui a tué le journaliste anglais et l’anthropologue brésilien, par la main d’un pêcheur illégal, avec la complicité de la police brésilienne et l’approbation à peine voilée de Bolsonaro, en campagne pour sa réélection. Le Far West brésilien de l’Amazonie ressemble fort aux campagnes anglaises et écossaises de l’époque des enclosures, quand le capitalisme s’attaquait par le fer et par le feu aux survivances de la société féodale.

Vincent GELAS