Avril-juin 1982, la guerre des Malouines : bain de sang pour quelques îlots

15 Juin 2022

Le 14 juin 1982, la guerre des Malouines prenait fin par la capitulation de l’Argentine face à la Grande-Bretagne. Ce conflit pour la possession d’un archipel très peu peuplé, commencé le 2 avril, avait duré neuf semaines et avait coûté la vie à 904 soldats, 649 Argentins et 255 Britanniques.

Les îles Malouines, appelées Falklands par les Britanniques et Malvinas par les Argentins, sont situées dans l’Atlantique Sud, à 400 kilomètres des côtes argentines et 12 000 kilomètres des côtes anglaises. Ces terres inhabitées – si ce n’est par les pingouins – furent abordées au 17e siècle par des corsaires de Saint-Malo (d’où leur nom), puis saisies par l’Empire espagnol, avant d’être revendiquées dans les années 1820 par l’Argentine, devenue indépendante en 1816. Mais, dès 1833, l’Empire britannique en prit possession. En 1982, elles comptaient 2 000 habitants, tous colons ou descendants de colons britanniques, et 600 000 moutons. L’intérêt économique de ces îles était si dérisoire que la Grande-Bretagne envisageait même d’en partager la gestion avec l’Argentine, voire de les lui rétrocéder.

L’espoir que la Grande-Bretagne ne lèverait pas le petit doigt pour les défendre fut sans doute un des facteurs qui incitèrent le général argentin Galtieri à faire le pari de l’invasion des Malouines. Galtieri était depuis 1981 à la tête d’une dictature militaire fragilisée, et il espérait par ce coup de poker créer un réflexe nationaliste qui souderait la population derrière lui. Arrivée aux commandes en 1976 avec l’appui des États-Unis, la junte avait usé des grands moyens pour réprimer les militants du mouvement ouvrier, faisant au moins 30 000 « disparus ». Mais, début 1982, la contestation populaire était de retour et il y avait urgence à faire diversion.

Galtieri avait cependant sous-estimé le fait que Margaret Thatcher, la Première ministre conservatrice du Royaume-Uni, avait elle aussi ses raisons de tenter un pari. Dès le 5 avril, elle envoya vers cet archipel, dont bien des Britanniques ignoraient jusqu’à l’existence, une centaine de navires de guerre, porteurs de dizaines d’armes nucléaires. Alors que les soldats argentins avaient pris possession des îles avec pour instruction de ne pas faire une seule victime, ce fut Thatcher en personne qui ordonna le 2 mai le torpillage du croiseur argentin General Belgrano, où périrent 323 marins, pour la plupart de jeunes conscrits. Le torpillage en représailles, le 4 mai, du HMS Sheffield, coulé par des missiles de fabrication française Exocet, ne suffit pas à renverser la vapeur. Le 21 mai, les troupes britanniques débarquèrent et en trois semaines, elles forcèrent le général Menendez à se rendre. Au cours de cette reconquête, la soldatesque britannique fit trois morts civils, usa d’armes chimiques à base de phosphore et exécuta sans sommation des soldats argentins qui allaient se rendre.

La décision de mobiliser un arsenal aussi spectaculaire pour remettre la main sur des terres aussi lointaines que désolées pouvait surprendre, mais elle avait de solides motivations. Thatcher, aux affaires depuis 1979, était à la tête d’un pays miné par l’inflation et le chômage. La barre des 3 millions de chômeurs venait d’être dépassée. Ses attaques contre les sidérurgistes n’étaient pas passées sans réaction et l’année 1981 avait vu des révoltes de la jeunesse dans les quartiers populaires des plus grandes villes. Engager un bras de fer en politique extérieure lui permettait d’affirmer son autorité, comme pour promettre que face à l’ennemi intérieur aussi elle saurait être intransigeante.

Il fallait surtout démontrer que l’impérialisme britannique, qui avait dû renoncer à presque toutes ses colonies à partir de 1945, ne se laisserait pas déposséder sans mot dire des territoires restants. Leur importance pour la bourgeoisie britannique et son État n’était pas que symbolique. Aux Antilles, les îles Caïmans, Bermudes et Vierges étaient de précieux paradis fiscaux ; dans l’océan Indien, l’archipel des Chagos constituait une base militaire idéalement située pour l’allié américain ; et Gibraltar, à la pointe sud de l’Europe occidentale, cumulait les deux fonctions. Se laisser humilier par l’Argentine aurait été un aveu de faiblesse, alors que les multinationales britanniques comptaient sur un État capable de garantir leurs intérêts aux quatre coins du monde.

Plus largement, la guerre que mena Thatcher servait les intérêts généraux de l’impérialisme et ceux de la puissance dominante, les États-Unis. Certes, Washington eut tout d’abord quelques réserves vis-à-vis de l’initiative du gouvernement britannique contre un régime argentin qui lui était dévoué. Mais les dirigants des États-Unis exprimèrent rapidement leur soutien à la démonstration de force de la Royal Navy, car en fait la dictature argentine était en passe de devenir un instrument hors d’usage. Surtout, la leçon que Thatcher entendait infliger à l’Argentine avait une valeur générale : il s’agissait de rappeler à tout État ou peuple prétendant remettre en cause les frontières tracées par les grandes puissances que cela risquait de lui coûter très cher.

En Grande-Bretagne, cette guerre impérialiste fut approuvée dès son déclenchement par l’Opposition de Sa Majesté, à savoir le Parti travailliste dirigé par Michael Foot. Censé incarner l’aile gauche du travaillisme, cet habitué des grands discours pacifistes sur le désarmement nucléaire exigea du gouvernement « de l’action, pas des paroles »… au nom du droit des habitants des Falkands à l’auto-détermination. Les leaders des appareils syndicaux ne furent pas moins va-t-en-guerre, le chef du syndicat des marins se distinguant par un appel à bombarder l’Argentine. Tout au plus entendit-on à gauche des appels à une solution négociée sous égide de l’ONU, sans qu’il fût question d’appeler les travailleurs à manifester contre cette expédition guerrière. Il faut dire que, dès 1977, c’était un gouvernement travailliste qui, pour parer à toute éventualité, avait envoyé trois navires de guerre croiser au large des Malouines.

En Argentine, l’engagement militaire voulu par Galtieri s’étant soldé par une défaite, il aboutit pour le régime à l’inverse du résultat escompté. Galtieri démissionna immédiatement. Puis, un an plus tard, à la fois contestée dans la rue et lâchée par l’impérialisme américain et la classe dirigeante argentine, la junte tomba. En Grande-Bretagne, Thatcher s’appuya sur la victoire militaire pour gagner les élections législatives de 1983. Puis elle lança en 1984 une offensive contre les mineurs, dont l’issue allait briser pour longtemps le moral du monde du travail.

Quarante ans plus tard, la mainmise de la Grande-Bretagne sur les Malouines reste une absurdité. La présence militaire britannique est désormais pérenne, avec 1 000 soldats sur 3 000 habitants car du pétrole a été découvert autour de l’archipel. Au lendemain des festivités indécentes en l’honneur des 70 ans de règne de la reine Elizabeth, l’anniversaire de la la guerre des Malouines rappelle que, pour préserver leurs possessions et leur pouvoir, les parasites aristocratiques et bourgeois qui trônent encore au sommet de la société sont prêts tout.

Thierry Hervé