Ukraine : ils veulent habituer les peuples à la guerre

20 Avril 2022

Sans la guerre de Poutine, il n’y aurait pas eu de délégation ukrainienne ovationnée aux Invictus Games qui viennent de s’ouvrir aux Pays-Bas. Ni grand monde pour savoir même qu’existe sous ce nom une compétition sportive qui oppose des militaires de seize nations ayant subi des blessures.

Au rythme où les engins de mort frappent les villes ukrainiennes mais aussi les navires et convois blindés russes, ces sortes de Jeux para-olympiques de la guerre ne risquent pas de manquer de compétiteurs dans les années à venir, ni les familles populaires de pleurer la mort de certains des leurs en Ukraine et en Russie.

De part et d’autre, la guerre, de propagande cette fois, minore systématiquement les pertes.

Le 17 avril, le président ukrainien Zelensky a annoncé, contre toute évidence, que son armée n’avait perdu que 2500 hommes ! Le ministère russe de la Défense, lui, a reconnu le naufrage de son navire-amiral, le croiseur Moskva, frappé par deux missiles ukrainiens. Mais s’il a montré le chef de la Marine passant en revue des hommes du navire, il n’a rien dit de la mort d’au moins un quart sans doute de son équipage. C’est classé « secret-défense » et il n’y aura aucune cérémonie officielle. En revanche, Poutine a tenu à décorer publiquement, pour héroïsme, la 64e brigade de fusiliers motorisés que Kiev accuse d’avoir massacré de nombreux civils à Boutcha. En face, Kiev n’en finit pas de célébrer les exploits du régiment Azov, le même qu’avant la guerre Amnesty International et même Washington accusaient de racisme antijuif, antirom et antirusse, ainsi que de meurtres et autres exactions.

Sans risquer de se voir contredit, chaque camp dénonce les crimes de guerre de l’autre, ses bombardements d’écoles, d’hôpitaux, ses viols, ses tortures de prisonniers… Autant d’horreurs inhérentes à toute guerre que les dirigeants de Moscou comme ceux de Kiev instrumentalisent pour souder leur population derrière la ligne de front.

Zelensky, qui accuse Poutine de vouloir détruire le Donbass, dit avoir obtenu de la Banque mondiale un projet de reconstruction de l’Ukraine pour le lendemain de la guerre.

De fait, la catastrophe est déjà là, omniprésente. D’abord d’un point de vue humain : avec ses dizaines de milliers de morts, il y a ce fossé de sang que cette guerre fratricide a creusé entre Ukrainiens et Russes, et même au sein de populations parlant russe que Poutine prétendait sauver d’un génocide.

Il y a aussi le désastre économique dans les régions comme le Donbass, dans les villes rasées, telle Marioupol, ou en voie de l’être, telle Kharkiv, dont les infrastructures publiques et les installations industrielles ont quasi disparu.

Et, politiquement, cette guerre est mise à profit par le pouvoir dans chaque camp pour renforcer son emprise sur sa population.

En Ukraine, même des organisations de gauche alignées de fait derrière ceux qui dirigent le pays en viennent à dénoncer la façon dont Zelensky et les siens veulent mettre au pas les travailleurs en utilisant la loi « Sur l’organisation des relations de travail dans les conditions de l’état de guerre ». Cela n’étonnera que ceux qui ne voulaient pas voir comment, déjà avant la guerre, ce gouvernement s’en prenait à la classe ouvrière, réprimait les groupes qui se réclamaient du socialisme, faisait reculer les droits des minorités nationales – russe, polonaise, hongroise, roumaine…

En Russie, dans un autre genre, la catastrophe économique se conjugue avec un renforcement du caractère policier du régime. Le maire de Moscou vient d’annoncer que le départ ou l’arrêt d’activité des entreprises étrangères menaçaient 200 000 emplois rien que dans la capitale. Dans tout le pays, il ne se passe pas de semaine sans qu’on apprenne qu’on a arrêté des manifestants anti- guerre, des diffuseurs de tracts aux portes d’une usine en banlieue ou en province. La répression ne se borne pas à des formes dites administratives – amendes et courtes peines de prison : la police monte ensuite des dossiers politiques en vue de condamnations plus lourdes.

Alors que le président américain Biden se félicite d’avoir fait parvenir une nouvelle tranche de 800 millions de dollars d’aide militaire à l’armée ukrainienne, on entend en France des commentateurs évoquer les combats sur place en ajoutant avec enthousiasme que « les défenseurs de Marioupol (ou Kharkiv) combattront jusqu’au dernier ». Donc qu’il faut se battre, quand c’est avec la peau des autres !

Tout cela est fort utile aux gouvernants occidentaux. Pour doper les carnets de commandes de leurs industriels de l’armement. Et, surtout, pour habituer leur population à l’idée de la guerre et de son inéluctabilité, même dans des pays géographiquement éloignés de l’Ukraine.

Pierre LAFFITTE