Sarajevo, avril 1992 : des surenchères nationalistes à la guerre

20 Avril 2022

Il y a trente ans, le 6 avril 1992, l’armée serbe commençait le siège de Sarajevo, la capitale de la Bosnie-Herzégovine, une des six républiques de Yougoslavie.

Il allait durer près de quatre années, marquées par les bombardements incessants de l’armée serbe, campée sur les hauteurs de la ville. 11 541 personnes furent tuées, dont 1 500 enfants, et des dizaines de milliers d’autres blessées par les obus qui tombaient au hasard, semant la terreur parmi les 350 000 habitants piégés dans ce qui était devenu une cuvette infernale.

« Tirez ! Tirez sans arrêt ! […] Il faut les rendre fous », avait déclaré Ratko Mladic, le général serbe qui dirigeait les combats contre Sarajevo, sous les ordres du dirigeant nationaliste Milosevic. Toute une population s’enfonçait dans l’enfer de la guerre.

Le pays était en pleine dislocation. Un an et demi auparavant, la Yougoslavie était encore une fédération de six républiques : Serbie, Croatie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Macédoine. Basées sur une nationalité majoritaire à l’intérieur de la plupart d’entre elles, elles n’avaient pas pour autant de frontières étanches. La Slovénie mise à part, les diverses nationalités y étaient largement mélangées, et la Bosnie-Herzégovine en était l’exemple le plus parlant avec, à Sarajevo, l’enchevêtrement de populations de diverses nationalités, qui avaient jusqu’alors vécu en bonne intelligence.

La Yougoslavie avait été créée en 1918 sur les décombres des puissances centrales vaincues et sous la tutelle des puissances impérialistes victorieuses. Dans cet État multiethnique, une certaine unité s’était forgée durant la Deuxième Guerre mondiale, dans le combat contre l’occupant nazi mené par des partisans ayant à leur tête le Parti communiste yougoslave et son dirigeant Tito.

Après la guerre, Tito assura un relatif équilibre entre les républiques de la Fédération yougoslave. Mais la mort, en 1980, de celui qui avait incarné leur unité aiguisa les ambitions des bureaucrates qui s’étaient taillé des fiefs dans leurs républiques respectives.

Le poison nationaliste fut distillé d’en haut. Dans le contexte d’une crise politique et d’une crise économique qui provoquait une montée des tensions sociales, le chef du Parti communiste de la république de Serbie, Milosevic, enfourcha dès 1987 les thèses nationalistes pour consolider et étendre son pouvoir. Il se prétendit le protecteur des Serbes, selon lui menacés partout dans les autres républiques du pays, et évoqua le projet de créer une « Grande Serbie ». Ne cessant de jeter de l’huile sur le feu, il provoqua la réaction des dirigeants nationalistes des autres républiques, tel le croate Tudjman, qui craignaient de voir leur pouvoir contesté dans leur propre fief.

Le 26 juin 1991, la république de Slovénie fit sécession. Puis la Croatie annonça sa volonté de devenir un État indépendant. En réaction, l’armée fédérale yougoslave, agissant de plus en plus en défenseure de la politique serbe et aidée par divers groupes paramilitaires, occupa les parties de la Croatie comptant d’importantes minorités serbes. Elle s’attaqua à des villes comme Vukovar en août 1991, et Dubrovnik le 1er octobre 1991, dont elle fit le siège. La ville de Vukovar fut pratiquement rasée par les bombardements, 1100 civils y furent tués et 5 000 emprisonnés ensuite dans des centres de rétention serbes. 22 000 Croates et non-Serbes furent expulsés de la ville après sa prise de contrôle par l’armée serbe. Des villages furent vidés de leurs habitants, Serbes d’un côté, Croates de l’autre.

Alors que la Bosnie s’apprêtait, elle aussi, à proclamer son indépendance, les ennemis de la veille, le Serbe Milosevic et le Croate Tudjman, s’entendirent sur son partage et déclenchèrent la guerre à cette fin. Mais en Bosnie vivaient 31 % de Serbes, 17 % de Croates et 44 % d’habitants considérés comme de nationalité « musulmane ». Ces populations vivaient complètement entremêlées, et à Sarajevo un tiers des couples étaient mixtes. La guerre déclenchée en leur sein ne pouvait qu’avoir des conséquences dramatiques. Toute une population fut entraînée dans la spirale d’une guerre qu’elle n’avait pas voulue. Les milices armées par les dirigeants nationalistes serbes, mais aussi croates et musulmans bosniaques, pratiquèrent chacune des massacres et l’épuration ethnique.

Si les luttes pour le pouvoir des dirigeants nationalistes serbes, croates et slovènes constituèrent le facteur déclenchant de la guerre, l’intervention des puissances impérialistes aggrava encore la situation. Les Balkans étaient en effet redevenus pour elles un champ de bataille d’influences. La France et l’Allemagne retrouvaient chacune leurs alliés d’avant 1945, avec lesquels les liens n’avaient jamais complètement disparu. L’impérialisme allemand, qui dans le passé s’était appuyé sur le nationalisme croate, s’empressa de reconnaître l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. De son côté, le gouvernement français apporta son soutien aux dirigeants serbes, comme elle l’avait fait dans l’entre-deux-guerres, au temps de la monarchie. Puis, quand cette position finit par devenir difficilement défendable, après les milliers de morts et les milliers d’exactions, il défendit l’indépendance de la Bosnie face à la Serbie.

Les dirigeants occidentaux ne s’inquiétaient pas tant du sort des peuples que du risque de déstabilisation que le conflit faisait peser sur toute la région. On le vit dans l’attitude des troupes envoyées sous couvert de l’ONU par les dirigeants occidentaux en Croatie et en Bosnie : elles se contentèrent bien souvent d’assister aux massacres sans intervenir. On le vit également dans le soutien que l’impérialisme américain apporta au boucher Milosevic lors des tractations qui eurent lieu à Dayton en 1995. Finalement, le 14 décembre 1995, ces accords, signés sous leur houlette, mirent fin aux combats. Le siège de Sarajevo se termina deux mois plus tard. Mais ce qu’il en sortit fut une partition de la Bosnie entre une République serbe et une Fédération croato-musulmane, ce qui avalisait de fait le résultat du nettoyage ethnique.

Aujourd’hui, trente ans après, ce découpage effectué au prix de massacres réciproques dans la chair des peuples fait renaître des tensions. Les populations paient encore les conséquences du poison nationaliste distillé par des hommes politiques avides de pouvoir et les agissements de dirigeants impérialistes toujours prêts à spéculer sur des divisions.

Aline RETESSE